Rod Steiger (1ère partie)

Il n’existait pas d’article fouillé sur l’acteur américain Rod Steiger (1925-2002), alors je l’ai écrit… Plusieurs mois de travail et près de 30 films vus et cités… Je l’ai appelé : « Rod Steiger ou l’élégance intérieure ».


« Je ne suis pas acteur mon garçon, je suis un poète »,  
Charlie Chaplin à Rod Steiger[1].

In the Heat of the Night

C’est en s’engageant à quinze ans et demi dans l’US Navy à la fin de la Deuxième Guerre Mondiale que naît d’une certaine façon la vocation d’acteur de Rod Steiger. Evénement fondateur de son propre aveu, ce séjour de trois ans à bord d’un sous-marin de guerre en compagnie de plusieurs centaines d’hommes lui donna la possibilité de se constituer un très large catalogue de profils masculins, dont il tirera notamment le shérif Gillespie de Dans la chaleur de la nuit (In the Heat of the Night, Norman Jewison, 1968) [en photo], son plus grand succès public et critique aux Etats-Unis.

Grâce à la bourse d’étude que lui accorde l’armée, Steiger passe deux ans à la « New School for Social Research » de New York où il participe aux ateliers d’art dramatique qu’anime Erwin Piscator. Inscrit à l’Actors Studio en 1951, Steiger sera bientôt l’un de ses représentants les plus brillants, sinon l’une de ses plus éloquentes caricatures[2].

MartyAprès une période d’intense travail à la télévision américaine – l’acteur dit avoir fait plus de 250 retransmissions – qui l’entraîne à l’improvisation et à la paraphrase, Steiger émerge à vingt-huit ans comme une sensation du petit écran après la diffusion en mai 1953 de Marty [en photo], une pièce jouée en direct écrite par Paddy Chayefsky qui raconte les peines sentimentales d’un boucher célibataire[3] dans laquelle il tient le rôle-titre. Fabuleuse rampe de lancement pour le cinéma, Steiger est immédiatement repéré par Elia Kazan qui va le choisir pour interpréter Charley Malloy, le grand frère du personnage de Brando dans Sur les quais. Un second rôle discret mais capital pour sa carrière qui va lui apporter sa première citation à l’Oscar et un prestige durable aussi bien en Amérique qu’à l’international. 

Quels furent les modèles de Steiger ? Il est d’abord fasciné par les âmes sombres de l’Actors Studio : Marlon Brando bien sûr, son aîné d’à peine un an, idole et rival (Steiger commentera à de nombreuses occasions sa très décevante rencontre avec Brando lors du tournage de la fameuse scène du taxi de Sur les quais), mais aussi Montgomery Clift et Kim Stanley, la « Brando au féminin » (surnom pouvant justifier à lui seul son obsession pour l’acteur).

D’autre part, il s’identifie beaucoup aux acteurs d’avant-guerre. Aux Américains Paul Muni, l’éclectique, et James Cagney, l’énergique, auxquels il rendra hommage en Al Capone, et au Français Harry Baur, dont il admire la prestance scénique et qui fera l’objet chez lui d’un culte sans bornes (pour simuler la colère, Steiger imaginait parfois ses partenaires responsables de la mort du comédien).

Bien que très actif dans les années 50 et 60, Steiger n’est que rarement le premier choix des réalisateurs qui l’engagent le plus souvent en l’absence de plus grande vedette. Acteur de composition particulièrement captivant, il doit sa notoriété à de nombreux « star turns », des numéros explosifs qui l’opposent à des icônes d’Hollywood de l’ancienne génération, Gary Cooper (Condamné au silence, Otto Preminger, 1955) et Humphrey Bogart (Plus dure sera la chute, Mark Robson, 1956), et de la nouvelle, Glenn Ford (L’Homme de nulle part, Delmer Daves, 1956) ou Omar Sharif (Le Docteur Jivago / Doctor Zhivago, David Lean, 1965), dans des seconds rôles de méchant ou de traître qu’il sait rendre savoureusement ambigus. 

Se prêtant sans retenue au jeu de la métamorphose, la personnalité de Steiger sied davantage les hommes de pouvoir, admirés puis rejetés, pris au piège de leur conquête ou de leur vacillement. Paraissant également plus vieux que son âge, Steiger se créera non sans amertume un personnage d’ogre secret et mélancolique, bien plus délicat et pudique que ne laisse supposer sa silhouette épaisse, seulement robuste en façade.  

The PawnbrokerS’il n’y avait à retenir qu’un seul de ces individus, c’est évidemment Sol Nazerman que Steiger interprète dans Le Prêteur sur gages (The Pawnbroker, Sidney Lumet, 1963) [en photo]. Un ancien professeur et père de famille juif-allemand rescapé de la Shoah qui presque vingt-ans après la guerre tient dans le quartier de Harlem à New York un commerce minable servant à couvrir des transactions douteuses. Devenu insensible tant à son propre sort qu’à celui des malheureux qu’il côtoie tous les jours derrière les grilles de son comptoir, Nazerman sera pourtant gagné par un retour d’affection. D’abord pour une femme compatissante, puis pour son jeune apprenti, avant qu’il n’ait à surmonter à nouveau un terrible ébranlement moral. On ne saurait oublier l’apothéose du film par ce cri non audible que Steiger arrache à son personnage comme la manifestation ultime d’une douleur resurgie d’entre les morts. Réaction convoquant également celle d’un acteur qui brutalement mis à nu se voit soudain privé de sa puissance vocale[4] pour formuler de manière unique l’expression d’une agonie.

De nature versatile, Steiger fera en Europe quelques rencontres importantes, se mettant au service d’auteurs confirmés tels que David Lean (Le Docteur Jivago), Francesco Rosi (Main basse sur la ville), Carlo Lizzani (Les Derniers jours de Mussolini), Ermanno Olmi (E venne un uomo), Sergio Leone (Il était une fois… la révolution) ou Sergueï Bondartchouk (Waterloo), et d’œuvres novatrices ne répondant pas toujours du method acting comme Il était une fois… la révolution ou E venne un uomo, dans lesquelles il aura des emplois plus qu’étonnants (brigand mexicain dans le premier et présence divine dans le deuxième), ou au contraire l’embrassant pleinement avec Frontière dangereuse (Across the Bridge, Ken Annakin, 1957) et La Marque (The Mark, Guy Green, 1961), deux drames anglais sous influence américaine, ou encore Waterloo, coproduction italo-soviétique à la croisée du baroque et du documentaire.

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N. S.  (1/2)

[1] Rapporté par Tom Hutchinson, auteur de Rod Steiger – Memoirs of a Friendship, Orion, 1998, traduction de l’anglais.

[2] La critique française peu friande de ses performances qu’elle juge « artistiques » trouvera par exemple Steiger « tour à tour sublime et franchement insupportable » dans Le Prêteur sur gages (Télérama, 28 janvier 1968) ou déplorera qu’il soit devenu « le plus acteur des acteurs » (Le Canard enchaîné, 28 octobre 1970) à la sortie de Waterloo.

[3] On retiendra surtout la version cinéma réalisée deux ans plus tard avec Ernest Borgnine dans le rôle initialement tenu par Steiger, qui n’en avait pas voulu à cause d’un contrat d’exclusivité qui aurait pu nuire à son indépendance.

[4] Steiger a toujours rêvé d’une carrière de chanteur d’opéra, mais dépourvu d’oreille musicale dû très vite y renoncer. Il aura néanmoins l’opportunité de chanter une fois au cinéma, dans la comédie musicale Oklahoma !, « Pore Jud Is Daid », en duo avec Gordon MacRae. Précisons enfin que Steiger encouragea fortement sa fille Anna Steiger dans cette direction et qu’elle est aujourd’hui une cantatrice réputée. 

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