Le Canard se paye la Victorine

Encadré publié dans le n°44 des « Dossiers du Canard », Le Midi – Mécomptes et légendes, de juillet 1992, sans la photo de Peter Ustinov, prise très probablement à l’époque du tournage de LADY L (source inconnue).

peter ustinov à la victorine

Hollywood du pauvre La Victorine en (dé)chantant

« Il faut toujours assurer le suivi des grandes proclamations ministérielles : la démarche est, à tout coup, instructive. En mai 1984, quelques heures avant d’aller présider la soirée d’ouverture du Festival de Cannes, Jack Lang débarque spectaculairement à Nice. Un grand dessein l’anime : il va relancer les studios de la Victorine, fleuron du cinéma d’avant guerre et même du temps de l’Occupation (Carné y a tourné, en 42, LES ENFANTS DU PARADIS), mais qui végètent passablement depuis une ou deux décennies.

Pas un journal qui, dans la foulée, n’y aille de son papier nostalgique et ne se félicite en même temps des heureuses dispositions de Jumping Jack. Au cabinet du ministre, on le répète à l’envi : (la Victorine restaurée !) ce sera « Hollywood en Méditerranée » ! Un partenaire privé, la société LTM (Le Transformateur miniature), y croit, qui investit 10 millions de francs dans l’affaire. La Culture y ajoute 1,5 million de subventions. Tournez, manèges !

Huit ans après, le bilan est assez contrasté. C’est vrai, la Victorine peut s’enorgueillir de dix plateaux outillés d’un matériel ultra-sophistiqué (« la mecque des effets spéciaux », disaient même, en 84, quelques thuriféraires du ministre), mais une bonne moitié est constamment inutilisée. A défaut d’accueillir des films de long métrage, la Victorine s’est surtout spécialisée dans les spots de pub, les clips et même les photos de catalogue, celui de Peugeot, par exemple, entièrement réalisé sur place.

De cet ostracisme, les commerciaux des studios tiennent leur explication, grandiose : « Nous sommes victimes du parisianisme. Toutes les grosses boîtes de production sont à Paris, et elles nous considèrent à peu près comme des aborigènes d’Australie. » Cependant qu’au lendemain des attentats terroristes de 1986 les sociétés de production US, qui avaient un temps parié sur l’Hexagone, ont préféré trouver ailleurs des décors plus apaisants.

« Il faut bien comprendre, explique un producteur qui tient à garder l’anonymat, bien sur les équipements de la Victorine sont performants, mais je préfère tout de même envoyer mes équipes en Espagne ou en Afrique du Nord. Là-bas, d’un strict point de vue financier, les conditions de tournage défient toute concurrence. »

Un seul film de cinéma s’est tourné à la Victorine en 91. Un grand film : NOSTROMO* (d’après le roman de Conrad) de David Lean, le réalisateur, notamment, de LAWRENCE D’ARABIE. Manque de pot : le metteur en scène, déjà octogénaire, est mort en cours de prise de vue et le film n’est jamais sorti. Vous avez, comme ça, des lieux qui ne portent pas vraiment chance. Ou des ministres qui parlent un peu trop vite. Ou trop fort. »

*Un documentaire sur la grande aventure du film a été réalisé en 2017 : "Nostromo", le rêve perdu de David Lean.

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