La panade niçoise de Roger Avary

Dans un très long entretien de Thomas Révay avec Roger Avary, réalisateur de Killing Zoe (1993), des Lois de l’attraction (2002) et Oscar du meilleur scénario original pour Pulp Fiction en 1995, paru dans le n°8 de Ciné Bazar (juin 2020), le cinéaste canadien racontait comment il avait passé un des pires moments de sa vie en tentant de tourner le pilote d’une série hypothétique à Nice aux Studios de la Victorine, Mr. Stitch. Pilote devenu bon gré mal gré un long métrage (en photos) après le sabotage de la série par ses financeurs. Nous citons ici le passage concernant ce film dans son intégralité.

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Parlez-moi de Mr. Stitch : Le voleur d’âmes (Mr. Stitch, 1995), la série TV avec Rutger Hauer. Que je n’ai hélas pas vue !

Ce n’était qu’un pilote de série, à l’origine. Pour moi, ça s’appelle Avary’s Folly ! Dans mon esprit, c’est le titre. J’étais comme soûl en raison de mes succès dans le milieu. Nous n’avions même pas encore fait Pulp Fiction, c’était en cours. Je crois que le film était sur le point de sortir et il y avait tout ce buzz autour. C’est à ce moment-là que j’ai fait Mr. Stitch. Une société m’avait contacté et voulait me faire réaliser ce pilote pour la télé… C’est ce qu’on appelait un backdoor pilot : ça a presque la durée d’un film mais avec des pubs au milieu. Le plan de financement pour le projet était international. J’ai écrit un script aussi vite que possible. J’avais envie de tout abandonner et de venir vivre en France. Pour prendre la direction des studios de la Victorine, à Nice, qui étaient abandonnés à l’époque. Si je me rappelle bien, on venait d’y tourner des séquences de Under the Cherry Moon [1986], le film de Prince. Et le frère de Michael Douglas était dans l’affaire mais il a laissé tomber. La législation française l’y a poussé. Les studios ne pouvaient servir qu’aux médias et à la production de divertissements. J’avais cet ami français à la fois agent et producteur, et notre objectif était de racheter ces studios. Il nous fallait donc un projet de série. Pour une raison simple : quand tu as une série qui marche, tes affaires sont assurées. C’est stable. L’idée était donc de faire une série et de l’utiliser comme source de financement pour le reste. J’avais un rêve d’indépendance, je voulais sortir du système hollywoodien et faire à ma manière… Je voulais faire ça dans le sud de la France, et ce n’est pas le pire endroit de la terre où vivre. Et j’ai un côté romantique. Quand je voyais les studios de la Victorine, rien que ses portes en bois dont tu pouvais voir l’usure à l’endroit où l’on place sa main pour ouvrir. Tant de personnes avaient ouvert ces portes… C’est là que La Nuit américaine [1973] a été réalisé. Et Truffaut avait travaillé avec Rémy Julienne. Bref, faire Mr. Stitch dans ces studios a été une entreprise pleine d’espoir, lancée dans une sorte d’extase. Je ne l’avais jamais envisagée sous la forme d’un long métrage. Mais une fois dans les studios, j’ai rapidement compris pourquoi ils sont si difficiles à utiliser. Il y a l’aéroport de Nice à proximité et les avions qui en décollent passent juste au-dessus, à basse altitude. Ça produit un énorme « FFFRRRRRRRRRRRRRRRRRRSSSHHHHHHHHH ». Et c’est toutes les deux minutes comme ça ! En prime, le plateau de tournage a la forme d’une antenne parabolique et il est situé juste en dessous de la trajectoire des avions, il n’y a aucune isolation acoustique sur le toit. Impossible de faire une prise correcte. Évidemment, on s’en aperçoit très vite… Par la suite, pendant environ trois mois, j’ai tenté de convaincre le ministre de la Culture de l’époque de faire changer la trajectoire des avions, pour que les studios puissent revivre. Apparemment, c’était impossible. Mais j’ai essayé ! En vain : j’ai vite compris pourquoi personne ne parvenait à exploiter les studios. Tout ça a largement contribué au désastre qu’a été ce projet. C’était un véritable cauchemar ! Je me retrouvais avec ce budget très limité et je souhaitais donner de la liberté aux acteurs… Or, quand tu travailles avec ce type d’acteurs, comment dire ? Ce sont des chevaux sauvages.

Vous parlez de Rutger Hauer, non ?

Tu as tout compris. J’adore Rutger, mais c’est un homme incontrôlable, un animal sauvage. C’est une bête, et je le dis dans le meilleur sens du terme ! Ce n’était vraiment pas simple de travaille avec lui. Il ne respectait pas les autres. Je donne toute la liberté du monde à mes acteurs, ils font ce qu’ils veulent. Mais tant que ça ne nuit pas aux autres acteurs impliqués. Il est de mon devoir de les protéger ! Rutger se pointait et inventait ses répliques. Il n’avait pas lu le script. Il improvisait comme ça lui venait et disait ce qu’il avait envie de dire. Personne ne savait comme se comporter face à ça. C’était vraiment très compliqué. Et quand, par chance, nous arrivions à faire une bonne prise : « FRRRRRRRSSSSSSSHHHHHH! » [Rires.] Concrètement, tout ce qui était susceptible de mal se passer s’est mal passé. Un jour, vers la fin du tournage, je suis sorti prendre l’air. Et c’est là que j’ai vu que la production était en train de faire cramer nos décors. Le foyer était gigantesque, tout cramait ! J’ai hurlé : « Mais c’est quoi ce merdier, on a besoin de nos décors pour la série ?! » J’ai instantanément compris que ça n’allait jamais devenir une série.

La production a fait brûler les décors ?!

Oui… La société de production qui finançait le truc n’y croyait pas. J’en ai eu le cœur brisé.

Personne ne vous avait prévenu, vous êtes juste tombé sur des individus en train de brûler les décors ?

Non, personne ne m’avait prévenu ! Ça a été une expérience atroce. Et pourtant, j’avais déjà réalisé Killing Zoe, qui n’avait pas été simple. Mais aucun film n’est facile à réaliser. C’est un processus épuisant et quasiment impossible à mener à bien. Cela dit, Killing Zoe a été dur à faire mais ç’a été une incroyable expérience. Rencontrer tous ces talents et faire des découvertes sur soi… Je pensais que tous les films seraient comme ça. Et puis j’ai réalisé que ce n’était pas le cas. A ce moment-là, avec Mr. Stitch, je me suis dit que si ça pouvait aussi mal se passer, je n’étais plus du tout certain de vouloir continuer dans ce métier. J’ai pris mes distances avec le cinéma pendant une période. J’ai laissé tomber et j’ai écrit. Je ne savais faire que deux choses, tu sais : travailler dans un vidéo-club et gagner ma vie en tant que réalisateur écrivant des films. J’avais pris conscience que les choses pouvaient vraiment mal tourner. En particulier avec ma façon de faire. C’est une méthode pleine de dangers, elle n’est pas très « carrée ». Il m’arrive de tâtonner, parfois sans trop savoir. Et quand tu donnes à quelqu’un de la liberté et que tu explores… il peut arriver que la maison ne soit pas bâtie correctement. Ton idée de base peut se retrouver pervertie. A l’image de ce projet avec Rutger auquel je tenais tant. A mes yeux, c’était l’occasion inespérée de faire une série philosophique. Je visais quelque chose de l’ampleur du Prisonnier [The Prisoner, 1967-1968], avec Patrick McGoohan, ma série préférée. Quand la production s’en est aperçue, ils se sont dit : « Mon Dieu, mais nous ne voulons pas faire une série comme Le Prisonnier ! » Eux, ce qu’ils voulaient, c’était un machin à la Capitaine Furillo [Hill Street Blues, 1981-1987] ou une autre série à succès du moment… C’était l’âge d’or des chaînes de télé, elles étaient toutes-puissantes.

Malgré tout, êtes-vous fier du résultat aujourd’hui ? Vous recommanderiez le film ?

C’est mon monstre de Frankenstein pour être tout à fait franc. Et comme Frankenstein, j’ai tenté de tuer ma créature. Le tournage s’est mal terminé… Dans le montage final, les moments prévus pour placer les publicités ne sont jamais au bon endroit. J’avais prévu divers fondus au noir pour les intercaler mais aucun n’a été utilisé. Les publicités se sont retrouvées placées en plein milieu des scènes. Franchement, tout est désastreux dans ce film. Je suis incapable de le regarder sans me rappeler à quel point le tournage a été horrible. C’est d’ailleurs grâce à cette expérience que j’ai compris quel type de réalisateur je suis. Un film est nécessairement marqué par le temps passé à le réaliser, par les émotions ressenties durant le tournage. Toutes ces émotions sont transférées dans le film lui-même. Et quand je regarde ce film, je ne vois que de la douleur. D’ailleurs, je ne l’ai pas vu depuis des années et je ne sais pas si je serai capable de le revoir un jour.•

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