Peurs sur la ville

Bien avant l’attaque meurtrière au camion-bélier de Nice le soir du 14 juillet 2016 sur la Promenade des Anglais – tragédie ayant inspiré à Raphaël un court-métrage en forme de pas de côté, Racines, en 2018 -, Quicksand, tourné quelques mois avant les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, et privé par conséquent de sortie pendant deux ans, s’était risqué à mettre en scène à Nice l’assassinat d’un élu en pleine cérémonie du 11 novembre (1), par un sniper depuis un balcon. Le mode opératoire ne date certes pas d’hier, qu’il rappelle Chacal (1973) de Fred Zinnemann, sur les nombreux attentats organisés contre le Général De Gaulle dans les années soixante, ou le célèbre meurtre du Président Kennedy, tué par balles le 22 novembre 1963 à Dallas, terreau inépuisable de la fiction contemporaine, mais ne manque pas de sel une fois replacé dans son contexte scénaristique, l’attentat est organisé afin de protéger un réseau mafieux international d’un contrôle financier, et son contexte de production, qu’on dit proche des pratiques dénoncées par le film lui-même, à savoir l’investissement frauduleux et l’utilisation détournée d’une société de cinéma installée aux Studios de la Victorine, devenus dans l’histoire un haut lieu de la pègre et de la traite des blanches.

Tout aussi extravagante, la folie meurtrière qui s’abat sur Nice dans Sans mobile apparent de Philippe Labro, quatre personnes exécutées en quarante-huit heures, au fusil silencieux, en plein jour et aux yeux de tous, se fait quant à elle l’écho de la menace terroriste des années de plomb naissantes. Au carrefour d’innombrables influences, de l’esthétique sanguinolente des séries B italiennes à l’engouement médiatique suscité par les meurtres rituels de Charles Manson, au moins huit commis par Manson et son clan dans les environs de Los Angeles en 1969, Sans mobile apparent est certainement l’un des premiers films policiers à dessiner aussi nettement la figure du tueur en série moderne. Sorti sur les écrans français le 15 septembre 1971 (2), soit cinq mois avant L’Inspecteur Harry de Don Siegel, avec un autre tueur psychopathe sévissant dans une grande métropole, le film fut aussi le premier, et visiblement le dernier, à avoir su dominer les forces et les contradictions de Nice, éternel terrain vague du cinéma français, et à l’avoir dépeinte sans fioritures ni paresse. Souvent artificielle et fugitive, elle est ici filmée dans toute son étendue et sa diversité : définitivement atypique, partiellement dérangée, et avec une propension au pastis vertigineuse, propre à stimuler l’inventivité d’un Labro cinéaste comme jamais.

« Dans Sans mobile apparent (1971), on peut penser que j’ai reproduit inconsciemment certains gestes ou choses que j’ai vues ou cru voir à Dallas, Texas, à l’époque de l’assassinat de JFK, que j’avais couvert pour France-Soir. Quand les flics parlent entre eux dans le film, avec le pistolet à la ceinture, ou quand l’inspecteur Carella, joué par Jean-Louis Trintignant, se met en position de tirer, avec la main libre en arrière, je ne les mets pas en scène comme des flics français, mais comme ceux que j’ai vus en Amérique, qui eux-mêmes ressemblaient aux flics des films noirs américains que j’avais aimés. La passion que j’ai développée pour l’action et le geste, en cinéma comme en littérature, est la marque évidente de mon expérience texane… Kennedy, son meurtre, les flics, l’ambiance, l’inattendu, la tragédie, se trouver aux Etats-Unis à ce moment-là, tout ça a pénétré mes films, et non seulement Sans mobile apparent, mais aussi L’Héritier (1973) et L’Alpagueur (1976), mes deux polars avec Belmondo. Avec Sans mobile apparent, qui est l’adaptation d’une série noire d’Ed McBain, « 10 plus un », se déroulant dans une ville fictive ressemblant à New York, j’ai fait de l’Amérique la France et j’ai imaginé que la Côte d’Azur pouvait être la Californie. » – Philippe Labro, propos résumés tirés des bonus de l’édition vidéo de Sans mobile apparent, Studiocanal, 2018.

(1) L’attentat du film devait à l’origine se dérouler un 15 août et célébrer la libération de Saint-Tropez par les Américains, avant qu’une défaillance météo pendant le tournage n’impose le choix d’une commémoration hivernale, comme le raconte Denis, qui a figuré dans la scène.

(2) Il est présenté à Nice, où le film a été intégralement tourné, le même mois, en présence de Philippe Labro, au cinéma Paris-Palace. En 2019, Labro reviendra présenter Sans mobile apparent à Nice, cette fois en copie restaurée, à la Cinémathèque, qui pour l’occasion projettera des coulisses inédites du film enregistrées au port.

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