Gérard Landry, le côtier

Sérénade au bourreau
Dans Sérénade au bourreau (1951), en partie tourné, pour les extérieurs, dans les Alpes-Maritimes.

Gérard Landry (Buenos Aires, 1912 – Nice, 1999), né Landry de La Gatinerie, acteur français de renommée internationale, on l’a croisé chez Renoir (« La Bête humaine », 1938), Abel Gance (« Vénus aveugle », 1941) ou Carol Reed (« Trapèze », 1956), a surtout fait carrière en Italie. Très connu là-bas, comme son fils après lui, l’acteur Marc Porel (1949-1983), il y tourne une quarantaine films, soit l’essentiel de sa filmographie, entre les années cinquante et quatre-vingt.

Charme moqueur et moustache impeccable, héros vaillant et romantique, Gérard Landry est une vedette d’un autre temps. Habitué des mélodrames et des films de cape et d’épée, il fait aussi des romans photos, son public est à la fois très féminin et très juvénile : les femmes le languissent tandis que les petits garçons rêvent de lui ressembler. Un grand écart qui ne manquera pas de l’amuser.

Comédien sous l’occupation, il joue dans une poignée de films réalisés en zone libre, dont « Lunegarde » avec Gaby Morlay, puis s’engage en 1941 dans la Résistance. Il participe en août 44 aux combats pour la Libération de Paris. Action qui le verra décoré de la Croix de guerre.

Familier de la Côte d’Azur, l’acteur s’installe dans les années soixante-dix, bien qu’il réside encore à Rome, à Villefranche-sur-mer (06) avec son épouse Annie, ex-Alberti*, et leurs chiens. Très apprécié des riverains – lire le souvenir d’une amie connue à Villefranche -, on le croise souvent aux boules ou au port de la Darse où il a son pointu. L’Amicale section photo-cinéma des anciens élèves de Villefranche œuvre depuis plusieurs années, avec la complicité de son épouse Annie de La Gatinerie, à constituer une mémoire de l’acteur, qui a également tourné dans les environs.

Une soirée hommage à Gérard Landry fut organisée par l’ensemble de l’amicale le 9 décembre 2011 à l’auditorium de la commune avec l’appui de la municipalité.

Gérard Landry a publié en 1991 un livre de souvenirs, « Un homme digne d’avoir un chien » (Editions SOCAD), faisant parfois état de ses pérégrinations locales. En voici trois extraits :

Paradis perdu
Fernand Gravey et Micheline Presle dans Paradis perdu (1940).

1. MISTINGUETT

« Quand nous tournions Paradis perdu sur la côte, elle venait nous voir sur une bicyclette d’homme. Elle avait encore de très jolies jambes, aussi arrivait-elle en short… (elle ne devait pas être loin de ses quatre-vingts printemps).

Juste après la guerre, nous nous trouvions, je ne sais plus pourquoi, Mistinguett, Charles Trénet, Maurice Chevalier, Steve Passeur et moi, pour boire un verre à La Bocca. Au moment de payer, il y eut un peu de suspense. Qui allait payer ? Je venais d’être démobilisé et n’avais pas un sou. J’ai été très lâche, j’ai fait semblant d’être appelé au téléphone et me suis tiré. Steve Passeur en a fait autant et nous ne sûmes jamais ce qui s’est passé après notre départ. Pour les gens non avertis, je dois ajouter que la qualité principale des grandes vedettes, abandonnées par nous, n’était pas la largesse… » (p. 39)

2. CLAUDE DAUPHIN

« J’ai tourné deux films sous l’occupation avec Claude. Le plus important fut : Les Hommes sans peur qui étaient Jean Murat, Claude et moi. La vedette féminine était Madeleine Sologne qui est une fille très, très, très bien. Elle l’a prouvé.

A cette époque c’était le bon temps des restrictions et quand le contrôle de police, à l’entrée de Nice, nous demandait qui nous étions, Dauphin répondait :

– « Les hommes sans beurre ! ».

Le film fini, je déjeunai un jour à Juan, avec Claude et Jean-Pierre Aumont. Le lendemain, nous partions tous les trois pour des destinations différentes. Jean-Pierre pour les Etats-Unis, Claude pour Londres et moi, pas loin, pour Cagnes où j’allais me mettre en contact avec celui qui allait devenir le colonel Foury. » (p. 47)

3. FILM EN ZONE LIBRE, SOUS L’OCCUPATION : … ET QUELQUES VEDETTES

Viviane Romance
Viviane Romance.

« Toujours à l’époque de la zone libre, aux studios de la Victorine […] Le premier film tourné (…) fut : Vénus aveugle d’Abel Gance avec la grande Viviane Romance. J’avais tourné dans le dernier film d’Abel avant le début de la guerre : Paradis perdu et Gance m’appela aussi pour celui-là. Le film fut plein de situations amusantes. Par exemple, la femme de Gance, Mary-Lou, s’était disputée avec Viviane, elles ne se parlèrent plus. Alors, dans la deuxième partie du film, les scènes avec Mary-Lou étaient bien dirigées par Abel, mais celles de Viviane l’étaient par l’assistant : Edmond Gréville. J’avais une bagarre avec Georges Flament qui était, à l’époque, le fiancé de la vedette. Il détestait que je répète le surnom de Viviane que l’on appelait : « Le soutien-gorge » !

Pendant le film et aussi après, je disputai souvent des parties de ping-pong avec Viviane. Elle jouait plutôt mal, mais avec enthousiasme. Une fois, elle organisa un coup fourré à Marcel Achard. Marcel jouait assez mal et moi assez bien. Alors Viviane me fit jouer contre elle, et je perdis, puis elle défia Achard de me battre. Comme il avait toujours battu Viviane, il accepta. Cela se passait au Martinez de Cannes. Marcel Achard fit cinq points en deux sets contre moi et ne m’adressa plus la paroles pendant plusieurs semaines. Frank Villard, qui devait succéder à Flament dans le cœur de Viviane, m’a dit ceci :

– « Viviane ne fait l’amour que par amour ».

J’ai trouvé cela joli, et c’était sûrement vrai. » (pp. 133-136)

LA RIVALE, fotoromanzo
Avec Anna Maria Ferrero** dans le roman-photo du film La rivale, « film sentimental de 1956 ».
*Ancienne vedette de romans photos et actrice de cinéma devenue doubleuse (source Objéctif Cinéma).
**Heureuse coïncidence, notre association a rencontré cette année et l’époux d’Anna Maria Ferrero, Jean Sorel, à Paris, et l’épouse de Gérard Landry, Annie de La Gatinerie, à Villefranche. Merci à l’amicale pour le prêt du roman-photo, exemplaire personnel de Mme Landry. 

 

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L’autre voile bleu de Gaby Morlay

Gaby Morlay

La légendaire Gaby Morlay, actrice, chanteuse et productrice, première femme titulaire d’un brevet de pilote de dirigeable, Vendéenne de naissance mais aussi de cœur, fut une grande enthousiaste et adepte de la Riviera.

Elle y débarque pour la première fois en 1917, au début de sa carrière, pour y faire une série de dix comédies légères (des « Épaves » à « L’Essor »), réalisées à tour de rôle par René Le Somptier et Charles Burguet, pour le producteur Louis Nalpas au studio de la Villa Liserb à Nice

(...) elle était alors pratiquement inconnue, mais beaucoup s'accordaient déjà à lui prédire une brillante carrière. Gaby Morlay, d'ailleurs, se faisait surtout remarquer par l'allure vertigineuse avec laquelle elle dévalait, au volant de sa petite voiture, le boulevard de Cimiez qui menait à la Villa. C'est Gaston Modot qui lui donnait la réplique en même temps qu'il écrivait des scénarios. Parmi les films où ils jouèrent ainsi ensemble, les plus réussis furent : "Un ours" et "Le Chevalier de Gaby". (1) 

Continent cinématographique dont elle ne manquera pas de souligner l’extrême diversité, la Riviera demeure pourtant davantage pour elle un lieu de séjour qu’un lieu de travail.

Un extrait sonore proposé par les Archives du département des Alpes-Maritimes, où elle s’exprime, résume à peu près cela :

La comédienne tournera, presque vingt ans après ses films muets avec Nalpas, au moins quatre longs métrages dans la région et aux Studios de la Victorine – qui comptent alors sept plateaux à Nice et trois à Saint-Laurent-du-Var : « Le Scandale » (1934) de Marcel L’Herbier, « Le Messager » (1937) de Raymond Rouleau, avec Jean Gabin, et deux films sous la direction de Marc Allégret, « L’Arlésienne » (1942), aux côtés de Raimu et Louis Jourdan [en photo, dans les extérieurs en Camargue] et « Lunegarde » (1946).

L'Arlésienne (6)

A Nice, elle joue également au théâtre, une pièce de Pierre Benoît (auteur du roman « Lunegarde » adapté au cinéma comme précédemment cité) mise en scène par André Mouézy-Éon, « Alberte », en 1950.

Le 5 octobre 1961, Gaby épouse à Castagniers (06) Max Bonnefous, son amant de longue date, ancien ministre de Vichy malmené à la Libération puis reconsidéré pour, entre autres, services rendus à la Résistance, retiré depuis de nombreuses années à Nice. 

Gaby Morlay meurt le 4 juillet 1964 dans sa propriété niçoise des suites d’un cancer à 71 ans. Un mois auparavant, elle tournait encore avec « Lorsque l’enfant paraît », la pièce à succès d’André Roussin, reprise au Théâtre des Nouveautés à Paris :

Elle disait : "A mon âge, quand on tient un succès, on le joue jusqu'à la mort !" Et de rire. Malade, elle accepta une reprise quelques années plus tard. Son mal progressa au cours des représentations ; elle lutta en jouant jusqu'à l'épuisement. L'avant veille d'un jour de relâche, elle quitta le théâtre comme chaque soir en lançant joyeusement à ses camarades : "A demain !" Dans la nuit, elle sentit que le lendemain elle ne pouvait plus faire l'effort qu'elle avait encore accompli ce soir-là. Elle prit pour Nice le premier avion du matin. Elle mourrait un mois plus tard. (2) 

Elle repose dans le petit cimetière de Saint-Antoine-de-Ginestière, sur les hauteurs de Nice. Sur sa tombe, on peut lire l’épitaphe suivante : « Je ne pars pas, j’arrive. »

Gaby Morlay en 1948
Gaby Morlay en 1948, arrivant en gare. Peut-être sous la verrière de la gare de Nice.

Une allée dans le quartier de Fabron Supérieur, quartier résidentiel dans lequel Gaby Morlay avait sa maison, La Grange au bois, porte aujourd’hui son nom.

Elle habita également non loin de Fabron, à Carras, dans la Villa de Ginoux, rasée dans les années quatre-vingt, et au Port de Nice, quai des Deux Emmanuels :

Ce quai jadis célèbre, avec ses petites maisons de poupée un peu ridicules (l'une d'elles abrita longtemps l'actrice Gaby Morlay), a été détrôné par la Promenade des Anglais, et ses terrasses vides offrent, hors saison, un spectacle assez désolant. (3)

Pour information, Gaby Morlay, nommée chevalier de la Légion d’honneur en 1939, fut mise en cause, en 1940, pour avoir abrité dans le garage de sa villa à Nice 1 200 litres d’essence (4). Par association à Max Bonnefous, elle fut soupçonnée un temps de collaboration après-guerre. Enfin, Morlay s’est toujours défendue de n’avoir jamais travaillé pour la Continental.

La photo dédicacée de Gaby Morlay est issue de la collection de Prise 2. Elle a été réalisée à Nice par le Studio Erpé, autrefois situé 14 avenue Félix Faure.

 

(1) René Prédal, "Fondation et activités des studios de la Victorine jusqu'en 1930", p. 5, texte en ligne.
(2) André Roussin, Le Rideau rouge - Portraits et souvenirs, Albin Michel, 1982 p. 80.
(3) Henri Gault et Christian Millau, Nice, Editions du Rocher, 1971, p. 19.
(4) Jean-Bernard Lacroix et Hélène Cavalié, Les Alpes-Maritimes et les guerres du XXe siècleSilvana, 2012.