Cinéaste en haute Provence : Luc Moullet

La Terre de la folie (2)
Luc Moullet dans « La Terre de la folie » (2009).

Après Jean Giono la dernière fois, plus près de nous, le bientôt octogénaire Luc Moullet fréquente depuis près de soixante ans la terre noire des roubines des Alpes du Sud pour y tourner à loisir des westerns, des comédies ou des documentaires.

Un itinéraire ciné-géographique que Gérard Courant a retracé en compagnie de l’intéressé dans un film portrait « L’Homme des roubines » (2000), à voir ici, et que Moullet a poursuivi depuis en réalisant notamment « La Terre de la folie », un très vieux projet dans lequel le cinéaste remonte non sans frayeurs dans sa psyché familiale et celle des crimes commis depuis des générations dans les Alpes de Haute-Provence.

Trois extraits de « La Terre de la folie » :    1)    2)    3)

La Terre de la folie (1)
Le pentagone de la folie selon Moullet.

« [Emmanuel Burdeau] Tes films montrent des lieux qu’on ne voit nulle part ailleurs à l’écran. Et ils ne se contentent pas de les montrer, ils en exaltent aussi la beauté. C’est un aspect de ton cinéma qui, sauf erreur, n’est pour ainsi dire jamais évoqué, sa grande beauté plastique. Il y a des plans inouïs, avec des alternances de couleurs, de reliefs, de roches qu’on croirait sortis de films de King Vidor ou d’Anthony Mann. Dans A bout de souffle, Belmondo dit : « C’est beau la France. » Tu t’es donné pour but d’en offrir la démonstration avec les Alpes-de-Haute-Provence ?

[Luc Moullet] On l’entend dire dans le même film : « Si vous n’aimez pas la montagne… Si vous n’aimez pas la mer… » Moi j’aime bien la montagne, mais je n’aime pas la mer. Trouver des lieux où on n’a jamais filmé, c’est un but intéressant. On a peu filmé les roubines : ce sont des terres noires, l’équivalent des badlands américains. Mais la beauté peut être un argument contre le film. J’ai souvent entendu dire : il y a de beaux paysages, mais il n’y a rien dans le film. Je suis en effet assez sensible à la beauté, cette beauté-là en tout cas, celle des roubines, assez profonde, assez austère. Cette beauté dure, âpre, n’est évidemment pas la beauté de tout le monde. En outre, le paysage n’est pas seul en cause. Sur Une aventure de Billy le Kid (1971), par exemple, j’ai pris une petite fiole pour donner à l’eau une couleur vert fluo. C’était un faux paysage. J’ai aussi amené un arbre en pleine roubine, où il ne pouvait pas pousser.

Les roubines sont un terrain fascinant. On en trouve un équivalent à la fin d’A l’ombre des potences de Nicholas Ray, dans The Law and Jack Wade de John Sturges, un peu moins dans The Badlanders, qui est de Delmer Daves, je crois. On les voit aussi dans Oeil pour oeil de Cayatte et au début d’Il Cristo Proibito de Curzio Malaparte. Et bien sûr chez Sergio Leone et dans les westerns spaghetti. C’est un terrain assez nouveau, riche en possibilités dramatiques. Une forme de théâtre en extérieur. On passe sans cesse d’une minivallée à l’autre. La roubine exprime un certain désert, qui coïncide avec notre recherche moderne du degré zéro. Il y a du Barthes dans les roubines. Il n’y est jamais allé, j’aurais voulu l’y voir ! Il existe une relation entre la nudité de la roubine et la volonté de mettre les choses à nu. Aller au plus simple, c’est une recherche qui est visible chez moi jusque dans le découpage. Filmer frontalement et pas avec quarante degrés de décalage. » (Notre alpin quotidien, entretien avec Luc Moullet, par Emmanuel Burdeau et Jean Narboni, Capricci, 2009, pp. 32-33)

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