Carnets de figuration

The Good Thief (2)
Le Régina à Nice transformé en casino dans « L’Homme de la Riviera » (2002).

Infatigable figurant passionné par la technique audiovisuelle et les coulisses de film, Denis nous a confié il y a quelques mois une copie Word des 153 fiches de tournages auxquels il a participé en PACA et à proximité, Monaco, l’Italie, depuis 2001. En voici les 6 premières, datant de 2001 à 2004, que nous avons adaptées avec son accord et qui formeront bientôt de grands « Carnets de figuration ». Nous le remercions pour sa gentillesse et sa confiance.

Les films ou téléfilms concernés sont les suivants : Sables mouvants et L’Homme de la Riviera à Nice, 24 heures de la vie d’une femme à Menton, Les Liaisons dangereuses au Cap d’Antibes, Ocean’s Twelve à Monaco et Brice de Nice à Mougins.

Le document PDF des fiches est ici : Fiches de tournages de 2001 à 2004
Publicités

Catherine Deneuve, vision alpine… (2)

Aller à la première

« Clara » dans Le Chant du monde (1965), d’après Giono

Le Chant du monde
Avec Hardy Krüger.

Et « Clara » en tableau…

Serge Fiorio, illustration du Chant du monde
Serge Fiorio, scène d’accouchement de Clara dans Le Chant du monde de Jean Giono (1935, 180 x 170).

« C’était la reproduction d’un tableau comme je n’en avais jamais vu. 

Un sujet central y était peint dont on ne voyait que la robe somptueuse dans sa simplicité, tant le visage lisse que celle-ci éclairait importait peu dans le fond.

Autour de cette physionomie énigmatique parce que sans expression, une demi-douzaine de personnages en demi-cercle figuraient le chœur d’une tragédie muette. (…)

Tyde [Monnier] me dit que la robe de la jeune femme était bleue et que ce bleu inouï lui avait donné envie d’écrire une pièce de théâtre dont l’ébauche était éparpillée sur la table et qu’elle l’appellerait Joïa.

Cette femme en robe bleue, me dit-elle encore, c’était Clara, l’aveugle du Chant du monde, représentée sur le point d’accoucher parmi la forêt et les bêtes. Derrière elle se tenaient les arbres du monde et les êtres du monde et il ne fallait pas prêter longtemps attention, surtout lorsqu’on a dix-sept ans, pour les entendre chanter. »

Pierre Magnan, Mes rencontres avec l'œuvre.

 

Catherine Deneuve, vision alpine… (1)

Aller à la deuxième

Dans Belle de jour (1967).

Belle de jour (1)Belle de jour (2)En plein cœur de la station de Valberg à Guillaumes (06) dans les Alpes du Sud, en compagnie de Jean Sorel et Macha Méril, où l’on distingue le restaurant « Le Valbergan » et le loueur de matériel de ski « Le Chalet canadien », qui existent toujours, ainsi que l’ex-« Grand Hôtel », désormais « Adonis ».
Belle de jour (3)Belle de jour (4)Au « Grand Hôtel des Skieurs », 1669 mètres, repérable à ses fenêtres scindées à l’horizontale, toujours à Valberg, avec les mêmes acteurs, plus Michel Piccoli. L’hôtel semble avoir disparu, il ne figure plus que sur d’anciennes cartes postales.

 

Gérard Landry, le côtier

Sérénade au bourreau
Dans Sérénade au bourreau (1951), en partie tourné, pour les extérieurs, dans les Alpes-Maritimes.

Gérard Landry (Buenos Aires, 1912 – Nice, 1999), né Landry de La Gatinerie, acteur français de renommée internationale, on l’a croisé chez Renoir (« La Bête humaine », 1938), Abel Gance (« Vénus aveugle », 1941) ou Carol Reed (« Trapèze », 1956), a surtout fait carrière en Italie. Très connu là-bas, comme son fils après lui, l’acteur Marc Porel (1949-1983), il y tourne une quarantaine films, soit l’essentiel de sa filmographie, entre les années cinquante et quatre-vingt.

Charme moqueur et moustache impeccable, héros vaillant et romantique, Gérard Landry est une vedette d’un autre temps. Habitué des mélodrames et des films de cape et d’épée, il fait aussi des romans photos, son public est à la fois très féminin et très juvénile : les femmes le languissent tandis que les petits garçons rêvent de lui ressembler. Un grand écart qui ne manquera pas de l’amuser.

Comédien sous l’occupation, il joue dans une poignée de films réalisés en zone libre, dont « Lunegarde » avec Gaby Morlay, puis s’engage en 1941 dans la Résistance. Il participe en août 44 aux combats pour la Libération de Paris. Action qui le verra décoré de la Croix de guerre.

Familier de la Côte d’Azur, l’acteur s’installe dans les années soixante-dix, bien qu’il réside encore à Rome, à Villefranche-sur-mer (06) avec son épouse Annie, ex-Alberti*, et leurs chiens. Très apprécié des riverains – lire le souvenir d’une amie connue à Villefranche -, on le croise souvent aux boules ou au port de la Darse où il a son pointu. L’Amicale section photo-cinéma des anciens élèves de Villefranche œuvre depuis plusieurs années, avec la complicité de son épouse Annie de La Gatinerie, à constituer une mémoire de l’acteur, qui a également tourné dans les environs.

Une soirée hommage à Gérard Landry fut organisée par l’ensemble de l’amicale le 9 décembre 2011 à l’auditorium de la commune avec l’appui de la municipalité.

Gérard Landry a publié en 1991 un livre de souvenirs, « Un homme digne d’avoir un chien » (Editions SOCAD), faisant parfois état de ses pérégrinations locales. En voici trois extraits :

Paradis perdu
Fernand Gravey et Micheline Presle dans Paradis perdu (1940).

1. MISTINGUETT

« Quand nous tournions Paradis perdu sur la côte, elle venait nous voir sur une bicyclette d’homme. Elle avait encore de très jolies jambes, aussi arrivait-elle en short… (elle ne devait pas être loin de ses quatre-vingts printemps).

Juste après la guerre, nous nous trouvions, je ne sais plus pourquoi, Mistinguett, Charles Trénet, Maurice Chevalier, Steve Passeur et moi, pour boire un verre à La Bocca. Au moment de payer, il y eut un peu de suspense. Qui allait payer ? Je venais d’être démobilisé et n’avais pas un sou. J’ai été très lâche, j’ai fait semblant d’être appelé au téléphone et me suis tiré. Steve Passeur en a fait autant et nous ne sûmes jamais ce qui s’est passé après notre départ. Pour les gens non avertis, je dois ajouter que la qualité principale des grandes vedettes, abandonnées par nous, n’était pas la largesse… » (p. 39)

2. CLAUDE DAUPHIN

« J’ai tourné deux films sous l’occupation avec Claude. Le plus important fut : Les Hommes sans peur qui étaient Jean Murat, Claude et moi. La vedette féminine était Madeleine Sologne qui est une fille très, très, très bien. Elle l’a prouvé.

A cette époque c’était le bon temps des restrictions et quand le contrôle de police, à l’entrée de Nice, nous demandait qui nous étions, Dauphin répondait :

– « Les hommes sans beurre ! ».

Le film fini, je déjeunai un jour à Juan, avec Claude et Jean-Pierre Aumont. Le lendemain, nous partions tous les trois pour des destinations différentes. Jean-Pierre pour les Etats-Unis, Claude pour Londres et moi, pas loin, pour Cagnes où j’allais me mettre en contact avec celui qui allait devenir le colonel Foury. » (p. 47)

3. FILM EN ZONE LIBRE, SOUS L’OCCUPATION : … ET QUELQUES VEDETTES

Viviane Romance
Viviane Romance.

« Toujours à l’époque de la zone libre, aux studios de la Victorine […] Le premier film tourné (…) fut : Vénus aveugle d’Abel Gance avec la grande Viviane Romance. J’avais tourné dans le dernier film d’Abel avant le début de la guerre : Paradis perdu et Gance m’appela aussi pour celui-là. Le film fut plein de situations amusantes. Par exemple, la femme de Gance, Mary-Lou, s’était disputée avec Viviane, elles ne se parlèrent plus. Alors, dans la deuxième partie du film, les scènes avec Mary-Lou étaient bien dirigées par Abel, mais celles de Viviane l’étaient par l’assistant : Edmond Gréville. J’avais une bagarre avec Georges Flament qui était, à l’époque, le fiancé de la vedette. Il détestait que je répète le surnom de Viviane que l’on appelait : « Le soutien-gorge » !

Pendant le film et aussi après, je disputai souvent des parties de ping-pong avec Viviane. Elle jouait plutôt mal, mais avec enthousiasme. Une fois, elle organisa un coup fourré à Marcel Achard. Marcel jouait assez mal et moi assez bien. Alors Viviane me fit jouer contre elle, et je perdis, puis elle défia Achard de me battre. Comme il avait toujours battu Viviane, il accepta. Cela se passait au Martinez de Cannes. Marcel Achard fit cinq points en deux sets contre moi et ne m’adressa plus la paroles pendant plusieurs semaines. Frank Villard, qui devait succéder à Flament dans le cœur de Viviane, m’a dit ceci :

– « Viviane ne fait l’amour que par amour ».

J’ai trouvé cela joli, et c’était sûrement vrai. » (pp. 133-136)

LA RIVALE, fotoromanzo
Avec Anna Maria Ferrero** dans le roman-photo du film La rivale, « film sentimental de 1956 ».
*Ancienne vedette de romans photos et actrice de cinéma devenue doubleuse (source Objéctif Cinéma).
**Heureuse coïncidence, notre association a rencontré cette année et l’époux d’Anna Maria Ferrero, Jean Sorel, à Paris, et l’épouse de Gérard Landry, Annie de La Gatinerie, à Villefranche. Merci à l’amicale pour le prêt du roman-photo, exemplaire personnel de Mme Landry. 

 

Voyage à deux (1966)

Tourné entre le 3 mai et le 1er septembre 1966, « Voyage à deux » (« Two for the Road »), le road-movie extra-temporel de Stanley Donen, a fait escale dans plusieurs ports de la Côte : ceux de Saint-Tropez, Grimaud, Nice, mais aussi dans les communes de Ramatuelle et La Colle-sur-loup. Des essais costumes, en avril, et des scènes en studio furent aussi réalisées à la Victorine, toujours à Nice, notamment en août 66. Nous avons retrouvé quelques photos signées Terry O’Neill d’Audrey Hepburn en ‘Joanna Wallace’, l’héroïne du film, de ce passage aux studios. Seule la première photo, prise pendant une pause en août, ne fait pas partie des essais costumes.

Audrey, pause déjeuner

Audrey, essais costumes (1)Audrey, essais costumes (3)

Audrey, essais costumes (4)

Audrey, essais costumes (2)

Viviane Romance s’arrête à Saint-Jeannet

Viviane Romance, 7 sept. 1971
En 1983, Guy Gilles se rend au Château de la Gaude sur la commune de Saint-Jeannet, à proximité de Nice, pour y filmer l’actrice Viviane Romance qui vit là retirée depuis 1964 – présence qui a passionné pendant des décennies riverains et familles aux alentours (ennuis de santé, dettes, ouvriers non payés) -, pour la série de Claude Ventura « Cinéma Cinémas ». « Portrait d’une rebelle : Viviane Romance », le court documentaire de presque 8 minutes qui en résulte ne sera finalement pas diffusé. De cette rencontre, il nous reste aujourd’hui les photos de Jean-Pierre Stora prises sur place, un morceau du film, ainsi qu’un texte, « Viviane par Jean-Pierre », dont voici un passage.

 

« Le cinéma, ça m’étonnerait beaucoup que j’y revienne, parce que déjà dans le passé, à l’époque où j’ai quitté Paris, la première fois – il ne faut pas me demander de date, je suis incapable de m’en souvenir – j’étais tout à fait décidée à changer de route. Ça s’est confirmé plus encore au cours des années qui ont suivi.

Je partais en Inde, définitivement. J’avais tout liquidé. Mes valises étaient fermées et quelque chose m’a arrêtée, ici, à Saint-Jeannet dans le château où nous sommes et qui n’était qu’un tas de ruines.

J’ai toujours été attirée par l’Inde – ça m’ennuie de le dire – c’est un psychanalyste qui m’a soignée un moment, car je l’ai été, comme presque tous les gens de ce métier, ils sont obligés d’y passer, qui a conclu : – vous savez, votre nature est mystique et vous n’y échapperez pas. Je voulais aller dans un ashram, et finir ma vie là-bas. Pourquoi me suis-je arrêtée ici, à Saint-Jeannet ? Je me pose encore aujourd’hui la question. Tout ce qui s’y est déroulé, qui s’y déroule encore, relève du fantastique. Je n’exagère pas. C’est arrivé. La femme de Jean Rouch m’a écrit après avoir lu mon livre Romantique à mourir  : « oui, votre texte est superbe, surréaliste. Vous êtes hors de tout. Vous avez écrit cela à la manière de Nadja de Breton. »

En photo : Viviane Romance préparant une pierre pour la restauration de son château à Saint-Jeannet, le 7 septembre 1971. Photo de l’agence AGIP réalisée en prévision de l’émission « Grand amphi » de Jacques Chancel.

Cinéaste en haute Provence : Luc Moullet

La Terre de la folie (2)
Luc Moullet dans « La Terre de la folie » (2009).

Après Jean Giono la dernière fois, plus près de nous, le bientôt octogénaire Luc Moullet fréquente depuis près de soixante ans la terre noire des roubines des Alpes du Sud pour y tourner à loisir des westerns, des comédies ou des documentaires.

Un itinéraire ciné-géographique que Gérard Courant a retracé en compagnie de l’intéressé dans un film portrait « L’Homme des roubines » (2000), à voir ici, et que Moullet a poursuivi depuis en réalisant notamment « La Terre de la folie », un très vieux projet dans lequel le cinéaste remonte non sans frayeurs dans sa psyché familiale et celle des crimes commis depuis des générations dans les Alpes de Haute-Provence.

Trois extraits de « La Terre de la folie » :    1)    2)    3)

La Terre de la folie (1)
Le pentagone de la folie selon Moullet.

« [Emmanuel Burdeau] Tes films montrent des lieux qu’on ne voit nulle part ailleurs à l’écran. Et ils ne se contentent pas de les montrer, ils en exaltent aussi la beauté. C’est un aspect de ton cinéma qui, sauf erreur, n’est pour ainsi dire jamais évoqué, sa grande beauté plastique. Il y a des plans inouïs, avec des alternances de couleurs, de reliefs, de roches qu’on croirait sortis de films de King Vidor ou d’Anthony Mann. Dans A bout de souffle, Belmondo dit : « C’est beau la France. » Tu t’es donné pour but d’en offrir la démonstration avec les Alpes-de-Haute-Provence ?

[Luc Moullet] On l’entend dire dans le même film : « Si vous n’aimez pas la montagne… Si vous n’aimez pas la mer… » Moi j’aime bien la montagne, mais je n’aime pas la mer. Trouver des lieux où on n’a jamais filmé, c’est un but intéressant. On a peu filmé les roubines : ce sont des terres noires, l’équivalent des badlands américains. Mais la beauté peut être un argument contre le film. J’ai souvent entendu dire : il y a de beaux paysages, mais il n’y a rien dans le film. Je suis en effet assez sensible à la beauté, cette beauté-là en tout cas, celle des roubines, assez profonde, assez austère. Cette beauté dure, âpre, n’est évidemment pas la beauté de tout le monde. En outre, le paysage n’est pas seul en cause. Sur Une aventure de Billy le Kid (1971), par exemple, j’ai pris une petite fiole pour donner à l’eau une couleur vert fluo. C’était un faux paysage. J’ai aussi amené un arbre en pleine roubine, où il ne pouvait pas pousser.

Les roubines sont un terrain fascinant. On en trouve un équivalent à la fin d’A l’ombre des potences de Nicholas Ray, dans The Law and Jack Wade de John Sturges, un peu moins dans The Badlanders, qui est de Delmer Daves, je crois. On les voit aussi dans Oeil pour oeil de Cayatte et au début d’Il Cristo Proibito de Curzio Malaparte. Et bien sûr chez Sergio Leone et dans les westerns spaghetti. C’est un terrain assez nouveau, riche en possibilités dramatiques. Une forme de théâtre en extérieur. On passe sans cesse d’une minivallée à l’autre. La roubine exprime un certain désert, qui coïncide avec notre recherche moderne du degré zéro. Il y a du Barthes dans les roubines. Il n’y est jamais allé, j’aurais voulu l’y voir ! Il existe une relation entre la nudité de la roubine et la volonté de mettre les choses à nu. Aller au plus simple, c’est une recherche qui est visible chez moi jusque dans le découpage. Filmer frontalement et pas avec quarante degrés de décalage. » (Notre alpin quotidien, entretien avec Luc Moullet, par Emmanuel Burdeau et Jean Narboni, Capricci, 2009, pp. 32-33)