Rod Steiger (2ème partie)

Retour vers la 1ère partie

Al CaponeA la recherche d’expériences toujours plus diverses, Steiger poussera sa quête du paroxysme[1] vers des projets où il pourra s’investir davantage et mettre son travail en valeur. Réécrivant parfois les scripts des films dont il sera la star, l’acteur ira jusqu’à guider leur mise en scène, privilégiant le très gros plan pour préciser un micro-geste ou des plans plus larges pour l’élaboration d’un geste-punctum. Al Capone (Richard Wilson, 1959) [en photo], Frontière dangereuse, The Illustrated Man (d’après Ray Bradbury) et Le Refroidisseur de dames (No Way to Treat a Lady), tous deux réalisés par Jack Smight à la fin des années 60, peuvent à ce titre être distingués comme appartenant à une série de films exagérément attentifs à l’inspiration de Steiger.

Sensible à tout ce qui peut « dépasser » d’un rôle, Steiger aimera par-dessus tout jouer ces héros manqués qu’il baptisera avec tendresse « over-romantics ». Des personnages proches de lui, orgueilleux et excessifs, qui à l’instar du vengeur suicidaire Jud Fry dans Okhlaoma ! (Fred Zinnemann, 1955) ou du tyran blessé Viktor Komarovsky dans Le Docteur Jivago prendront de mauvais chemins du fait d’un amour impossible ou déchu. 

Une inclinaison pour la marge de la part de l’acteur qui a pu se traduire ailleurs par un goût prononcé pour la fantaisie, prenant à la surprise générale l’accent l’irlandais dans Le Jugement des flèches (Samuel Fuller, 1957) en ex-combattant sudiste puis dans La Marque dans le rôle d’un psychiatre dévoué, et par une radicalité dans l’humour. En effet, Steiger alimentera un rire essentiellement basé sur le déguisement et le premier degré, qui de l’embaumeur excentrique du Cher disparu (Tony Richardon, 1965) au tueur transformiste du Refroidisseur de dames parviendra à emplir d’humanité les tempéraments les plus sinistres et les comportements les plus loufoques. Dans la chaleur de la nuit, mastiquant singulièrement son chewing-gum ou éclatant dans d’irrésistibles colères dans les pans d’un shérif aussi agité que pittoresque, Steiger livrera avec son habituelle honnêteté une « performance comique d’autant plus drôle qu’elle n’était pas attendue » (Pauline Kael), qui lui permettra enfin de montrer au public un aspect plus chaleureux de sa personne à la lumière de sa beauté intérieure.

Bien qu’il remporte l’Oscar du meilleur acteur pour ce film en 1968, année où par ailleurs il va se parodier jusqu’au vertige[2] dans Le Refroidisseur de dames, l’acteur commence à s’inquiéter pour la suite de sa carrière et pressent une décennie difficile. Malgré une perte de popularité significative et le début de problèmes de santé, les années 70 seront, contrairement aux successives, marquées par quelques films d’envergure dans lesquels il incarnera avec aplomb de grandes figures historiques. S’immergeant pour Waterloo (1970) dans l’étude des innombrables maladies de Napoléon à quarante-six ans, âge de Steiger à l’époque du film, il jouera l’empereur sous un angle inhabituel, avec « une consistance bourrue fort éloignée de l’image populaire », servant la « vision d’un homme qui n’est pas une gravure d’histoire » (L’Humanité Dimanche, 25 octobre 1970). Fort de ce processus de désacralisation, l’acteur enchaînera avec Les Derniers jours de Mussolini (Mussolini ultimo atto, 1973), film retraçant la fuite hasardeuse du dictateur italien avant qu’il ne soit arrêté puis exécuté en avril 1945, où il apportera une empathie troublante à un Mussolini fatigué et hagard devant se résoudre à un avenir fantôme.

W. C. Fields and MeToujours plus travaillé par le motif de la disparition, Steiger terminera en 1976 cette période biographique en campant cette fois le comédien saltimbanque W.C. Fields, coqueluche du cinéma burlesque américain des années vingt à quarante, au couchant de sa vie. Bien qu’il reprenne sa voix perchée et ses manières bouffonnes à la perfection, Steiger « n’imite pas l’inimitable pochard (…) il le recrée, par une sorte de jeu psychanalytique, en faisant apparaître, sous l’excentricité, les foucades et la hargne du personnage public, les tourments d’un être vulnérable » (Le Monde, 17 janvier 1978). Portrait rigoureux de l’homme derrière l’artiste, W.C. Fields et moi (W.C. Fields and Me, Arthur Hiller) [en photo] l’est aussi de Steiger qui trouvera dans le rôle de Fields un miroir sensible à ses préoccupations les plus intimes.

Entretenu par un désir fou d’impressionner la pellicule et une peur viscérale de l’échec, Steiger est un perfectionniste qui ne se laisse pas distraire de ses objectifs. « Rod était avant tout un acteur qui prenait son métier avec beaucoup de sérieux (…). Il était complètement happé par ses rôles. Comment pouvait-il l’être à ce point, cela reste pour moi un mystère », raconte dans ses mémoires l’actrice Claire Bloom[3], sa première épouse et sa partenaire au théâtre et au cinéma. Omar Sharif, sur le plateau du Docteur Jivago, se souviendra quant à lui d’un acteur si attentif et concentré qu’il déroutait tout le monde, pouvant demander en plein enregistrement qu’on le laisse se retirer en coulisses ou que la caméra soit un moment détournée de sa position pour trouver une idée.

Acteur de l’épuisement, Steiger soutient à l’écran une gestuelle du soin qui demeure sans égale. Des réflexes d’hygiène (s’essuyer les mains, s’éponger le visage) ou de retouche (enlever la poussière d’un vêtement, l’ajuster) qui relèvent chez lui moins d’un souci naturaliste que d’une manie de l’accessoire proprement envahissante, qui, bien que corollaire au caractère souvent tendu et agressif de ses personnages, trahit en vérité une déchirure plus profonde : celle d’une violence contenue se reportant sur les nerfs et se figeant sur le visage, qui dès lors n’aura plus rien d’aimable.

Capable des pires masques de colère comme des plus grandes poses tragiques, d’irritants systématismes (son immanquable pouffement sardonique) comme de réjouissantes exceptions (un sourire rare mais qui s’épanouit très largement), Steiger est aussi un acteur de l’infime qui a imposé dès ses débuts une diction chuchotée incroyablement dynamique, devenue depuis l’épithète de son talent[4], et qui sait renverser les situations les plus anodines par de majestueux gestes à vide, comme celui presque invisible qu’il effectue dans Auto-Stop girl (Three Into Two Won’t Go, Peter Hall, 1969), sentant subtilement à la fin d’un plan un bouquet de fleurs disposé à la réception d’un hôtel. 

Veillant à préserver l’intégrité de son visage afin d’en solliciter le plus de combinaisons possibles, on pourra déplorer par exemple qu’une barbe opaque ou qu’un chapeau trop couvrant viennent gêner la lisibilité d’un jeu équitablement partagé entre analyse et intuitions.

Doctor ZhivagoD’analyse, lorsque Steiger évoque la gifle courtoise qu’il rend à Julie Christie à l’aide d’un gant dans une scène du Docteur Jivago [en photo] pour souligner le comportement fondamentalement aristocrate de son personnage (qui ne peut dissimuler son humiliation), de même que sa dimension sentimentale (il ne la frappe pas à main nue). Relatif à l’intuition, Steiger citera par exemple son affrontement mémorable avec Jack Palance dans Le Grand couteau (The Big Knife, Robert Aldrich, 1955), fruit de la tension qui couvait entre les deux acteurs, dont il n’oubliera jamais l’irruption : « J’ai levé les mains croyant qu’il allait me tuer et me suis retourné vers lui les bras en croix. C’est alors qu’il a fait une chose incroyable : il a commencé à me donner des petites tapes de dégoût (…) comme si je n’étais devenu à ses yeux qu’une matière molle et puante dont il ne voulait pas se salir les doigts[5]. » 

Qualifié de « pleurnichard » par ses détracteurs, Steiger aura en effet pour habitude de signer ses rôles au bord des larmes, se libérant un peu du torrent émotionnel qui l’habite. Les plus belles créations de l’acteur attestent de cette interférence personnelle, dénigrant l’ironie du film d’Henry Hathaway Les Sept voleurs (Seven Thieves, 1960) pour lui préférer le mélodrame, ou faisant preuve de faiblesse quand il dévie un instant la trajectoire odieuse du prédateur qu’il joue dans Les Deux rivales (Gli indifferenti, Francesco Maselli, 1964). A l’inverse, Steiger peut aussi très finement se protéger d’un rôle qu’il abhorre et trouver des solutions pour garder la main sur lui, recourant dans le cas d’Al Capone à un maniérisme grotesque qu’il prendra soin de ne jamais assimiler à de la sympathie. 

Sa participation au film de Sidney Lumet, Le Prêteur sur gages, réflexion précoce sur les survivants des camps nazis, ainsi qu’à celui de Jewison, Dans la chaleur de la nuit, premier film américain à mettre en scène un héros Noir émancipé répondre physiquement au racisme des Blancs à son égard, donnent finalement toute la mesure de la générosité et de la cohérence du geste de Steiger en ce qu’il a d’indissociable d’une conscience historique et d’une vision politique livrées au présent. « J’existe / Non en prophète / Mais en chercheur / Un qui suit / Les aphorismes instinctifs de son / Âme », pouvait-il écrire dans ce style fantasque propre à définir la passion d’un acteur qui n’avait rien d’autre à offrir sinon lui-même.

N. S. (2/2)

[1] « Je répète pour le paroxysme, mais jamais exactement de la même façon », Rod Steiger dans « Anatomie d’un acteur », Cinéma 61 n°59.

[2] « Bien que je faisais cela pour de faux, je commençais à apprécier réellement l’hostilité de mon personnage envers les femmes. A tel point que quelque chose de malade en moi, une espèce de vomi psychologique, est venu me hanter pendant quelques secondes. Jamais je ne m’étais fait aussi peur. », Steiger cité par Hutchinson, op. cit., p. 34.

[3] Leaving a Doll’s House: a Memoir, Little Brown & Company, Boston, 1996, p. 113, traduction de l’anglais.

[4] On peut retrouver une imitation de Steiger par le comique David Frye abondant dans ce sens.

[5] Op. cit. p. 101.

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Rod Steiger (1ère partie)

Il n’existait pas d’article fouillé sur l’acteur américain Rod Steiger (1925-2002), alors je l’ai écrit… Plusieurs mois de travail et près de 30 films vus et cités… Je l’ai appelé : « Rod Steiger ou l’élégance intérieure ».


« Je ne suis pas acteur mon garçon, je suis un poète »,  
Charlie Chaplin à Rod Steiger[1].

In the Heat of the Night

C’est en s’engageant à quinze ans et demi dans l’US Navy à la fin de la Deuxième Guerre Mondiale que naît d’une certaine façon la vocation d’acteur de Rod Steiger. Evénement fondateur de son propre aveu, ce séjour de trois ans à bord d’un sous-marin de guerre en compagnie de plusieurs centaines d’hommes lui donnera la possibilité de se constituer un très large catalogue de profils masculins, dont il tirera notamment le shérif Gillespie de Dans la chaleur de la nuit (In the Heat of the Night, Norman Jewison, 1968) [en photo], son plus grand succès public et critique aux Etats-Unis.

Grâce à la bourse d’étude que lui accorde l’armée, Steiger passe deux ans à la « New School for Social Research » de New York où il participe aux ateliers d’art dramatique qu’anime Erwin Piscator. Inscrit à l’Actors Studio en 1951, Steiger sera bientôt l’un de ses représentants les plus brillants, voire l’une de ses plus éloquentes caricatures[2].

MartyAprès une période d’intense travail à la télévision américaine – l’acteur dit avoir fait plus de 250 retransmissions – qui l’entraîne à l’improvisation et à la paraphrase, Steiger émerge à vingt-huit ans comme une sensation du petit écran après la diffusion en mai 1953 de Marty [en photo], une pièce jouée en direct écrite par Paddy Chayefsky qui raconte les peines sentimentales d’un boucher célibataire[3], dans laquelle il tient le rôle-titre. Fabuleuse rampe de lancement pour le cinéma, Steiger est immédiatement repéré par Elia Kazan qui va le choisir pour interpréter Charley Malloy, le grand frère du personnage de Brando dans Sur les quais. Un second rôle discret mais capital pour sa carrière qui lui apportera sa première citation à l’Oscar et un prestige durable aussi bien en Amérique qu’à l’international. 

Quels furent les modèles de Steiger ? Il est d’abord fasciné par les âmes sombres de l’Actors Studio : Marlon Brando bien sûr, son aîné d’à peine un an, idole et rival (Steiger commentera à de nombreuses occasions sa très décevante rencontre avec Brando lors du tournage de la fameuse scène du taxi de Sur les quais), mais aussi Montgomery Clift et Kim Stanley, la « Brando au féminin » (surnom pouvant justifier à lui seul son obsession pour l’acteur).

D’autre part, il s’identifie beaucoup aux acteurs d’avant-guerre. Aux Américains Paul Muni et James Cagney, l’éclectique et l’énergique, auxquels il rendra hommage en Al Capone, et au Français Harry Baur, dont il admire la prestance scénique et qui fera l’objet chez lui d’un culte sans bornes (pour simuler la colère, Steiger imaginait parfois ses partenaires responsables de la mort du comédien).

Bien que très actif dans les années 50 et 60, Steiger n’est que rarement le premier choix des réalisateurs qui l’engagent le plus souvent en l’absence de plus grande vedette. Acteur de composition particulièrement captivant, il doit sa notoriété à de nombreux « star turns », des numéros explosifs qui l’opposent à des icônes d’Hollywood, de l’ancienne génération, Gary Cooper (Condamné au silence, Otto Preminger, 1955) et Humphrey Bogart (Plus dure sera la chute, Mark Robson, 1956), et de la nouvelle, Glenn Ford (L’Homme de nulle part, Delmer Daves, 1956) ou Omar Sharif (Le Docteur Jivago / Doctor Zhivago, David Lean, 1965), dans des seconds rôles de méchant ou de traître qu’il sait rendre savoureusement ambigus. 

Se prêtant sans retenue au jeu de la métamorphose, la personnalité de Steiger sied davantage les hommes de pouvoir, admirés puis rejetés, pris au piège de leur conquête ou de leur vacillement. Paraissant également plus vieux que son âge, Steiger se créera non sans amertume un personnage d’ogre secret et mélancolique, bien plus délicat et pudique que ne laisse supposer sa silhouette épaisse, seulement robuste en façade.  

The PawnbrokerS’il n’y avait à retenir qu’un seul de ces individus, c’est évidemment Sol Nazerman que Steiger interprète dans Le Prêteur sur gages (The Pawnbroker, Sidney Lumet, 1963) [en photo]. Un ancien professeur et père de famille juif-allemand rescapé de la Shoah qui presque vingt-ans après la guerre tient dans le quartier de Harlem à New York un commerce minable servant à couvrir des transactions douteuses. Devenu insensible tant à son propre sort qu’à celui des malheureux qu’il côtoie tous les jours derrière les grilles de son comptoir, Nazerman sera pourtant gagné par un retour d’affection. D’abord pour une femme compatissante, puis pour son jeune apprenti, avant qu’il n’ait à surmonter à nouveau un terrible ébranlement moral. On ne saurait oublier l’apothéose du film par ce cri non audible que Steiger arrache à son personnage comme la manifestation ultime d’une douleur resurgie d’entre les morts. Réaction convoquant également celle d’un acteur qui brutalement mis à nu se voit soudain privé de sa puissance vocale[4] pour formuler de manière unique l’expression d’une agonie.

De nature versatile, Steiger fera en Europe quelques rencontres importantes, se mettant au service d’auteurs confirmés tels que David Lean (Le Docteur Jivago), Francesco Rosi (Main basse sur la ville), Carlo Lizzani (Les Derniers jours de Mussolini), Ermanno Olmi (E venne un uomo), Sergio Leone (Il était une fois… la révolution) ou Sergueï Bondartchouk (Waterloo), et d’œuvres novatrices, ne répondant pas toujours du method acting comme Il était une fois… la révolution ou E venne un uomo, dans lesquelles il aura des emplois plus qu’étonnants (brigand mexicain dans le premier et présence divine dans le deuxième), ou au contraire l’embrassant pleinement avec Frontière dangereuse (Across the Bridge, Ken Annakin, 1957) et La Marque (The Mark, Guy Green, 1961), deux drames anglais sous influence américaine, ou encore Waterloo, coproduction italo-soviétique à la croisée du baroque et du documentaire.

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N. S.  (1/2)

[1] Rapporté par Tom Hutchinson, auteur de Rod Steiger – Memoirs of a Friendship, Orion, 1998, traduction de l’anglais.

[2] La critique française peu friande de ses performances qu’elle juge « artistiques » trouvera par exemple Steiger « tour à tour sublime et franchement insupportable » dans Le Prêteur sur gages (Télérama, 28 janvier 1968) ou déplorera qu’il soit devenu « le plus acteur des acteurs » (Le Canard enchaîné, 28 octobre 1970) à la sortie de Waterloo.

[3] On retiendra surtout la version cinéma réalisée deux ans plus tard avec Ernest Borgnine dans le rôle initialement tenu par Steiger, qui n’en avait pas voulu à cause d’un contrat d’exclusivité qui aurait pu nuire à son indépendance.

[4] Steiger a toujours rêvé d’une carrière de chanteur d’opéra, mais dépourvu d’oreille musicale dû très vite y renoncer. Il aura néanmoins l’opportunité de chanter une fois au cinéma, dans la comédie musicale Oklahoma !, « Pore Jud Is Daid », en duo avec Gordon MacRae. Précisons enfin que Steiger encouragea fortement sa fille Anna Steiger dans cette direction et qu’elle est aujourd’hui une cantatrice réputée.