L’écran des comiques

Joan Rivers That ShowNous nous intéressons aujourd’hui aux films mettant en scène des comédiens de stand-up : Lenny Bruce au tribunal des bonnes mœurs (Lenny), les multiples identités d’Andy Kaufman (Man on the moon), l’iconique Joan Rivers (Joan Rivers: A Piece of Work, en photo) et enfin deux horribles jojos de fiction, Nino et Bruno (Mort de rire).

 

Lenny (1974)

Beaucoup moins célèbre en France que La Valse des pantins de Scorsese, film warholiste moins disert sur la question qui nous occupe, Lenny est pourtant l’une des œuvres les plus importantes sur l’art du stand-up, racontant l’histoire de Lenny Bruce – joué par Dustin Hoffman -, son inventeur et plus grand martyr.

« Iconoclaste », « amuseur scandaleux », « hipster malsain », « comique hors-la-loi », « humoriste censuré » (cf. O. Penot-Lacassagne), Bruce, mort à 41 ans (1925-1966) d’overdose (de police a-t-on écrit), fut en effet le premier comique de stand-up américain du nom, empêché et provoqué par la société de son temps (l’Amérique des années 50-60), qui allait déterminer tout ce qui peut se faire aujourd’hui, et ne plus se faire aussi, en matière de comédie.

Lenny

La réalisation de Bob Fosse, auteur de Cabaret et de Que le spectacle commence, est je dirais encore trop moderne pour notre époque : elle va droit au but, jusqu’à l’os, n’hésite jamais (pas tout à fait comme celle d’un ‘biopic’ justement).

Dans un noir et blanc à la fois cru et élégant, sans autre musique que celle qui accompagne les interventions du comique, filmé de très très près, le résultat est complètement inattendu.

Transgressif à tous les points de vue, je ne pense pas avoir vu de film plus déconcertant, attachant et sérieux sur le rire que Lenny.

Le film est ressorti dans les salles en 2010 et est disponible depuis peu chez Wild Side dans une imposante édition collector. – N.

 

Man on the moon (2000)

Né en 1949, Andy Kaufman était et reste un OVNI de l’humour. Son goût pour le décalage, l’effet de la blague à bide, le contre-pied, sont aujourd’hui examinés comme un geste politique, une revendication, dans une redéfinition totale de ce que l’on peut bien appeler l’humour. À bien des égards, il préfigurait dans les années 70 des gimmicks aujourd’hui démocratisés et portés par la télé-réalité, Internet, les dispositifs de marketing : le happening, l’événementiel, le dérapage en direct.

Mort à 35 ans des suites d’un cancer, mais dans des circonstances douteuses qui ont laissé planer le mystère sur sa véritable disparition, Kaufman fait de nos jours l’objet d’une nouvelle fascination. En 2004, ses amis, pas plus certains que nous, préparèrent une fête de bienvenue à l’attention de Kaufman, qui avait promis que s’il orchestrait sa mort, il reviendrait « vingt ans plus tard ».

Man on the moon

Ses traits hallucinés ont été repris avec un mimétisme étonnant par Jim Carrey – l’un de ses meilleurs rôles – dans Man on the moon de Milos Forman, permettant par ce biais une redécouverte du personnage et de son mythe, mais tout aussi probablement une découverte, par un large public non américain.

Le film s’amuse à reproduire certains artifices de spectacle du comique, notamment en le présentant sous les traits de son ‘Foreign man’, un étranger à l’accent fantaisiste et à l’humour qui tombe à plat. Ses différentes facettes viennent prendre à contre-pied le spectateur à qui est dévoilé petit à petit le ‘behind the scene’.

Forman porte sur Andy un regard attachant, établissant très vite combien il ne correspond pas à son époque. L’affaire de Taxi, le ‘soap’ populaire dans lequel il joue le célèbre personnage de Latka, est vécu comme une souffrance pour le personnage, qui ne rêve que d’expression personnelle.

Tantôt tendre, discutant avec une marionnette, tantôt jouant les horribles machos dans des spectacles de catch féminin, Kaufman interpelle la conscience du public, qu’il provoque sans cesse, en jetant sur lui des rouleaux de papier toilette ou sous le masque grossier de Tony Clifton, son alter-ego star de Las Vegas.

Jusqu’à la séquence de sa mort, on est tenté de rire des extravagances d’Andy, car elles sont sincères, mais destinées à un décryptage qui n’est pas toujours à la portée de celui qui regarde. Tout est résumé dans la scène où il lit Gatsby le magnifique devant des étudiants dont un seul ira jusqu’au bout pour l’applaudir.

D’une grande élégance et avec un plaisir non dissimulé, le film de Forman compose sur le sujet de l’artiste incompris qui se rit des codes sociaux. Le public aime tellement les marginaux. Il laisse derrière lui un sentiment amer de perte, mais aussi un vent d’éternité : Kaufman est l’archétype de l’artiste culte, insaisissable et mort trop tôt.

Pour s’en convaincre, son premier passage au Saturday Night Live reste un ‘must-see’. – R.

 

Joan Rivers: A Piece of Work (2010)

Après Lenny Bruce et Andy Kaufman, place à une femme comique, Joan Rivers (1933-2014), et à son documentaire, resté inédit en France, Joan Rivers: A Piece of Work (‘a piece of work’ pouvant se traduire aussi bien par « œuvre » ou « ouvrage » que par « un cas à part »), exploité en salle en 2010.

Joan Rivers documentary

Découverte sur NBC par Johnny Carson sur le plateau du Tonight Show en 1965, la carrière de Joan Rivers est profondément liée à l’évolution de la télé américaine. C’est là que l’on pouvait encore récemment la voir et c’est là qu’elle s’est le plus souvent produite : talk-shows, télé-achat (vous l’avez sûrement aperçue incarnée par sa fille Melissa Rivers dans Joy de David O. Russell), en pleine promo aux infos du matin, animant le tapis rouge des Emmy Awards (sur lequel elle inventa la question « Qui portez-vous ? »), la Fashion Police, participant à des émissions de télé-réalité (la sienne, Joan & Melissa), ‘roasts’ (mises en boîtes avec la complicité de ses pairs), jeux (elle a gagné le Celebrity Apprentice de Donald Trump), téléfilms autobiographiques (après le suicide de son mari en 1987), séries (chez Louis C.K.) et bien sûr à l’occasion de la diffusion de ses propres ‘one-woman show’ (‘comedy specials’).

Bien que très populaire, l’humour ou le style de Joan Rivers n’ont rien d’évident. Rapide, incrédule, vache, Rivers c’est Lenny Bruce qui aurait mangé Lucille Ball sans en perdre une seule miette : une femme très bien n’ayant plus peur de parler des sujets qui fâchent, pour le plaisir de tous et surtout le sien.

Pas étonnant donc que son « Can we talk? », « On peut parler ? », sa célèbre phrase d’accroche, soit ce qui aujourd’hui définisse le mieux Joan Rivers : une invitation malicieuse et irrésistible au jeu de la vérité. – N.

 

Mort de rire (1999)

C’est d’abord un duo de losers, né sur une route de campagne sous la pluie et dans la boue après l’incendie d’un night club miteux. Le premier est un petit gros réservé, médiocre chanteur aux éternelles (et odorantes) chaussettes porte-bonheur. Le second est un lascar lâche et cruel mais prêt à tout pour survivre. Ensemble ils se lancent sur scène, et presque par hasard, inventent un gimmick qui fera leur réussite tout en les précipitant vers un destin fatal : une simple gifle qui devient vite leur marque de fabrique.

Mort de rire

Mort de rire, le film délirant d’Alex de la Iglesia, montre la dérive de ce couple de scène qui à la ville cherchera à se détruire dans d’infinies provocations, avant d’en finir aux revolvers. La noirceur du tableau est abyssale, et rejoint les thèmes de son auteur, à savoir le monstrueux désespoir du manque de reconnaissance, qu’on détectera aussi bien dans le clown de Balada triste en 2010.

En dehors de toute symbolique politique, cette raison de la rancune préfigure (ou s’inspire de) la rivalité des deux clowns de Chocolat. Quand le geste stigmatise, qu’il est la marque d’un jugement tu, d’une utilisation abusive, d’un sous-entendu méprisant.

Nino et Bruno, ou la goutte d’eau qui finit par faire déborder le vase… Ou comment notre société, constamment en fragile équilibre des humeurs, risque d’une seconde à l’autre de basculer vers la sauvagerie.

Il est encore bon, parfois, de s’y précipiter ! – R.

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