Mocky et le funiculaire mortel

Tournant pour la première fois dans sa ville natale, Jean-Pierre Mocky n’a pas été tendre avec Nice, décor principal de La Machine à découdre, dont il masque volontairement le nom – probablement par amitié pour Jacques Médecin. Ancien paradis devenu enfer (1), duquel surnagent caricatures d’habitants et de politiques, le cinéaste se charge en effet d’éradiquer ce petit monde insignifiant en pratiquant un tourisme épurateur et sanglant… Né en 1929, le petit Jean-Pierre habite à Nice quelques années avec ses parents, des immigrés russo-polonais, dans une villa du Mont Boron, avant qu’ils ne déménagent à Grasse, en 1939, après de grosses pertes de jeu (« La fortune de ma mère a fondu sur les tables de bridge »). Dans La Machine à découdre, le cinéaste ne dissimule pas sa nostalgie pour le « patelin » que Nice est resté dans son cœur (un patelin trainant des odeurs de pissaladière), fréquenté par intermittence jusqu’à son départ pour Paris en 1947, et brouillé avec bonheur par le montage du film avec des communes postiches, des Alpes-Maritimes ou du Var, voire de la province italienne de Savonne (2). Mais c’est une nostalgie teintée de soufre : la promesse d’une zone libre sous Vichy que la ville ne fut pas et que Mocky, dans le film un médecin-tueur en quête de fonds pour la construction d’un hôpital pour enfants victimes de guerre, veut venger. Lui qui n’aura cessé de raconter la tentative de son père en 42 de le vieillir, afin qu’il puisse embarquer seul en Algérie et ne pas être déporté (3), sa famille étant en partie juive, ne peut regarder Nice sans être transporté dans un passé doux-amer. Ainsi, dans La Machine à découdre, entre l’exécution d’un policier en balade et celle d’un vieil avare avec piscine, Mocky exhume en chemin deux ou trois vestiges de sa jeunesse, comme l’ancien funiculaire du Grand Palais (4), qu’il aurait pu emprunter un soir de folle virée… Virées dont il n’aura hélas pas beaucoup parlé lors de sa master classe, organisée trop tardivement par la Cinémathèque de Nice, quatre mois avant sa mort en 2019…

Le funiculaire du Grand Palais

La dernière master classe de Jean-Pierre Mocky

Notes

(1) Une navette annonce, dès les premières minutes, un terminus à « Litan », cité montagneuse des spectres verts, titre d’un des précédents films, mal-aimé, de Mocky.

(2) On y voit le port de Savonne, relié au dépôt de charbon de San Giuseppe di Cairo par un téléphérique, dans le final du film. La Machine à découdre est à ce titre une coproduction franco-italienne.

(3) Épisode qui mettra à jamais un doute sur la date de naissance de Jean-Pierre Mocky.

(4) Inscrit sur la liste des Monuments historiques depuis 2021, la Ville de Nice prétend ignorer qu’elle a elle-même fait enlever la cabine du funiculaire : « Il semblerait que la cabine soit toujours en place dans la station de départ » (dossier du funiculaire du Grand Palais).

Double team (1997)

Tsui Hark, à droite, pendant le tournage de Double team.

« En 1996, une séquence qui sert de générique au film Double team [voir la vidéo en bas de l’article] de Tsui Hark avec Jean-Claude Van Damme a été tournée sur les Chemins de fer de Provence, entre La Mure (04) et Saint-André-les-Alpes (04). Rémy Julienne ne faisait plus les cascades lui-même mais les supervisait. Le thème était simple mais difficile à mettre en place : un énorme camion devait foncer sur une route en pente, perpendiculaire à la voie ferrée, en direction d’un passage à niveau où un train de marchandises devait passer. A cet endroit précis, il fallait que le camion s’envole, traverse un wagon de marchandises et fracasse sa caisse en bois, puis retombe sur la route, de l’autre côté de la voie ferrée, le tout sans faire dérailler le train.

Ce jour-là, j’étais dans la machine des CP avec le conducteur. Personne n’avait droit à l’erreur et il fallait que la première prise soit la bonne. En effet, le frêle décor, mis en place par les accessoiristes sur un wagon, percuté dans la scène par le camion, ne pouvait être reconstruit une deuxième fois. Nous avons donc passé la matinée à régler le moindre détail : la hauteur du tremplin permettant au camion de « décoller », la vitesse exacte du camion et celle du train. Si le train allait trop vite, le camion se retrouvait à sauter derrière le train, et ça perdait tout intérêt… Pas assez vite, le camion percutait la locomotive et c’était la catastrophe avec victimes et dégâts… Trop bas, le camion percutait le châssis du wagon et c’était le déraillement, avec aussi de gros dégâts… Tout s’est finalement passé à la perfection et j’ai pu admirer le calme et le professionnalisme de Rémy Julienne et de son équipe et des cheminots des CP, qui n’étaient évidemment pas habitués à ce genre d’acrobaties ! Le plus beau, c’est que le tournage s’était déroulé sans interrompre la circulation des trains réguliers. A l’heure du passage d’un train, celui prévu pour la cascade partait se garer à Saint-André, les techniciens évacuaient les abords de la voie ferrée, l’autorail passait, puis tout le monde se remettait en place. L’organisation était extraordinaire, il y avait même une cantine aménagée dans une semi-remorque et j’y avais été invité avec le personnel des CP.

Ça n’est pas si vieux que ça mais je crois qu’aujourd’hui, avec la phobie sécuritaire qui sévit, plus rien de tout ça ne pourrait se faire ! Un sacré souvenir en tous cas… J’ai plein de photos de ce tournage, qu’il faudrait scanner. » – José Banaudo, 2021.

« Bien souvent, le spectacle était dans la salle. »

Sélection de souvenirs de cinéma publiés par Nice-Matin et Var-Matin dans leur supplément des abonné.e.s de mai-juin 2021. « Souvenirs de cinéma au Pax » par Charles Bovari (p. 7), « Mes souvenirs des salles obscures à Nice » par Roger Arnoulet (p. 20) et « L’incroyable marathon du Seigneur des anneaux » par Raphaël Zamochnikoff (p. 21). Salles niçoises en vedette : le Pax, le Gambetta, le Royal, l’Escurial, le Cinéac et le Pathé Lingostière.

Le Fils de la panthère rose (1993)

« Nice-Matin », mercredi 3 juin 1992, p. 26

Sans préjuger du point de vue sur la question de sa femme Julie Andrews (« Mary Poppins », pour des millions de fans dans le monde) on peut estimer que le réalisateur américain Blake Edwards est un homme fidèle. Fidèle au regretté Peter Sellers, dont il a fait une fois pour toutes l’ineffable Inspecteur Clouseau, héros « récurrent » (comme on dit aujourd’hui pour les séries télé) de chacune des aventures de sa « panthère rose ». Fidèle, aussi, à ses lieux de tournage. C’est aux Studios de la Victorine, à Nice, qu’il avait dirigé Sellers-Clouseau pour la dernière fois en 1977, dans La Malédiction de la panthère rose : c’est à la Victorine – comme il nous l’avait annoncé au dernier Festival de Cannes – qu’il va mettre au monde Le Fils de la pantère rose, sous les traits de l’acteur italien Roberto Benigni. Un « accouchement » qui débutera le 8 juin et occupera pendant 6 semaines les vénérables installations de la colline de Caucade, avec des extérieurs localisés dans la région, notamment à Nice et à Cannes. Du baume au cœur avec cette production internationale à gros budget – plus de 22 millions de dollars – pour les célèbres studios niçois en passe de changer une nouvelle fois de mains (1), et qui soupirent en vain depuis de longues années après les « âges d’or » successifs de Rex Ingram dans les Années Folles, des Visiteurs du soir et des Enfants du paradis pendant la dernière guerre, ou des années 60, lorsque se succédaient encore sur les plateaux Lady L de Peter Ustinov et La Folle de Chaillot de Bryan Forbes, dans ce décor fameux d’une rue de Paris où François Truffaut tournerait encore sa Nuit américaine en 72.

Pour l’économie locale le cinéma ça n’est pas… « du cinéma »

Coup de fouet pour les studios, donc, mais par la même occasion, apport non négligeable à tout un pan de l’économie locale et régionale, vers laquelle va naturellement revenir une part importante du budget du film. Au-delà de l’investissement « artistique » en effet, des cachets perçus par les interprètes, le réalisateur, la chaîne de ceux qui mettent l’histoire en images, concrètement (et qui en dépendent forcément un peu là où ils travaillent), une production comme celle de ce Fils de la panthère rose, c’est une bonne affaire pour beaucoup de gens dans des secteurs d’activité très divers, le plus souvent étrangers aux milieux comme aux techniques du cinéma. Cette réalisation de Blake Edwards par exemple, dont l’équipe de pré-production travaille ici depuis plusieurs semaines et a ouvert des bureaux (administration et comptabilité) dès le 1er juin dans les salons du Méridien, c’est 140 chambres d’hôtel occupées pendant un mois et demi. C’est encore une P.M.E. qui va employer à temps complet durant cette même période environ 200 personnes, dont un certain nombre de professionnels recrutés sur place ; avec paiement sur place également des charges et taxes patronales. C’est la fabrication d’un et peut-être deux grands décors sur les plateaux de la Victorine, qui occupe une vingtaine de spécialistes. C’est une « pige » assurée pour les 1.800 figurants qui vont être mobilisés, pour un ou plusieurs jours, entre le début et la fin du tournage. C’est enfin un client précieux pour de nombreux fournisseurs, depuis la restauration jusqu’à la location de véhicules en passant par l’habillement : à propos de deux téléfilms de 90 minutes que les studios avaient coproduit, l’actuel directeur de la Victorine, Marc Galerne, a pu calculer que sur un budget global de 12 millions de francs, 9 millions ont été dépensés sur place, dont 10 pour cent seulement auprès de prestataires de services spécifiques du 7ème art.

Lorsque les Régions se lancent dans la production

Bref ; sans même comptabiliser la publicité gratuite qu’une production internationale peut faire sur tous les écrans du monde, il est évident que le tournage de films est un « plus » pour la collectivité territoriale dans laquelle il se déroule. Certaines l’ont tellement compris que, bien que ne possédant ni studios, ni tradition cinématographique, elles n’hésitent pas à mettre la main à la poche pour attirer des productions. C’est ainsi que lors du dernier Festival de Cannes, deux des trois films français sélectionnés avaient été réalisés dans des Régions associées à leur production ; le Languedoc-Roussillon pour Le Retour de Casanova et Rhône-Alpes pour Au pays des Juliets, la première ayant auparavant coproduit notamment La Reine blanche, et la seconde Toutes peines confondues. La Riviera, bien sûr, ne peut pas prétendre accueillir seule tous les tournages de France, mais il y a certainement des efforts à faire, de la part des autorités (communales, départementales, régionales) et des administrations pour qu’autour des studios niçois – un équipement unique sur le territoire national, en dehors de Paris – le cinéma retrouve au moins la part d’activité qui fût la sienne naguère. Grâce à la télévision et à la publicité notamment, il conserve certes droit de cité sur nos rivages, mais souvent sur un mode mineur comme le note le Niçois Frédéric Bovis, directeur de production sur Le Fils de la panthère rose : « Pour trouver trace à la Victorine d’entreprises d’une ampleur comparable à celle de Blake Edwards, il faut remonter au Diamant du Nil, avec Michael Douglas, et à Under the cherry moon, avec Prince, en 1985, ou au Plus escroc des deux, avec Steve Martin et Michael Caine, en 88. Pour les décideurs de l’industrie cinématographique contemporaine, notre région a la réputation d’être chère dans tous ses compartiments. Ce qui n’est pas vrai, ou a cessé de l’être : au tarif moyen des prestations hôtelières, Nice paraît aujourd’hui bien placée en Europe, très loin des prix en vigueur à Paris, Londres ou Rome… » Encore faut-il le faire savoir aux intéressés, en allant au besoin les chercher, comme on démarche par ailleurs des entreprises ou de la clientèle touristique. De la même façon et avec le même souci de convaincre. L’entreprise cinématographique est devenue une entreprise comme les autres : une région l’attire et la retient par la qualité de l’accueil offert et les facilités accordées pour l’exercice de son activité. Le jeu en vaut la chandelle. – René Cenni

(1) Voir « Nice-Matin » du 10 mai 92.

Si le film fera un carton en Italie, consacrant le déjà très populaire Roberto Benigni, il sera un véritable fiasco aux Etats-Unis, où l’acteur ne tournera plus pendant dix ans.
Le monument au Général Delfino dans le square Normandie-Niemen.

« Le Fils de la panthère rose est hélas le pire de la série. J’avais joué dedans… Nous étions sept cent figurants à défiler sur le boulevard Delfino à Nice, où la production avait installé deux jours plus tôt une statue de Clouseau, imitant à la perfection le bronze du Général Louis Delfino qu’on trouvait alors dans le square Normandie-Niemen [le buste a mystérieusement disparu depuis la rénovation du square en 2006]. Les habitant.e.s du quartier, crédules, s’étonnaient de la présence de cette statue, se demandant qui pouvait être ce Clouseau qui n’avait pas un nom niçois ! J’étais habillé en policier, comme une cinquantaine d’autres. Un figurant s’était amusé à boiter pendant le défilé, un autre avait caché un appareil photo sous sa vareuse… Pas étonnant que tout cela ait été coupé au montage ! » – Didier Gayraud, 2021, Villefranche-sur-mer.

Le boulevard Delfino.

D’un Pathé niçois à l’autre

Les cinémas Pathé Masséna (ci-dessus), 31 avenue Jean Médecin, et Pathé Gare du Sud (ci-dessous), 9 allée Charles Pasqua [on aurait préféré Charles Vanel !], le dimanche 9 mai 2021. Photos : F. Sadouni.

« Nous sommes quelques jours après l’inauguration du Pathé Gare du Sud, en mars 2018, et une amie me traîne voir Ready Player One. Je n’ai pas du tout la fibre nostalgique et je sens venir la « geekxploitation » du film, mais c’est l’occasion d’aller enfin visiter ce nouveau cinéma.
Passage en caisse, « 13 Euros la place, s’il-vous-plait », et nous voilà dans la salle, que nous trouvons sans encombre. Fondu au noir. Deux heures trente plus tard, générique de fin, les lumières se rallument et tout le monde se lève. Par instinct grégaire, nous suivons le premier groupe se dirigeant vers la sortie, en bas de la salle, et mon amie et moi commençons à papoter… Escaliers, portes, couloirs, on les suit toujours et continuons notre conversation quand, stupeur, nous réalisons que nous sommes tous, une vingtaine de personnes, sur le point d’entrer dans les toilettes du cinéma ! En effet, les premiers de cordé avaient juste eu envie d’aller vider leurs vessies mais, voyant la détermination de leurs pas, un petit troupeau s’était formé derrière eux…
Passé quelques instants d’hébétement et après avoir saisi toute la cocasserie de la situation, nous faisons demi-tour et tentons, collectivement, de sortir de ce labyrinthe, dont nous trouverons l’issue non sans peine. A croire que ce Pathé n’était pas tout à fait terminé et qu’il restait encore à flécher les sorties ! Nos errances au Pathé Gare du Sud ne se sont pas arrêtées là, puisque nous nous y sommes reperdus l’année dernière, avant la séance cette fois. Incapables de trouver le chemin de la salle Dolby, celle d’Adieu les cons, et après bien des détours, nous revenions à la case départ, soit dans le hall d’entrée du cinéma-aéroport, où un membre du personnel, devant notre détresse, s’est finalement décidé à nous guider gentiment jusqu’à notre porte d’embarquement cinématographique. » – Farid Sadouni, 2021, Nice.

Dialogues au bord de l’eau…

… entre un chirurgien viennois (Michel Piccoli) et une jeune italienne (Lara Wendel), exilé.e.s sur la Côte d’Azur au début de la Deuxième Guerre Mondiale, dans La Petite fille en velours en bleu (1978) d’Alan Bridges. La scène fut tournée à Villefranche-sur-mer à la Maison Rose, transformée pour les besoins du film en restaurant-terrasse. Toujours située 20 avenue Louise Bordes, à une poignée de minutes de la Villa Ephrussi de Rothschild, la villa, connue aussi sous les noms de Villa Cansoun de la Mar et Villa Gal, avait été précédemment filmée dans L’Homme et l’enfant (1956) de Raoul André. Merci à Didier Gayraud pour l’avoir identifiée.

… entre un père (Dirk Bogarde), à l’agonie, et sa fille (Jane Birkin), avec laquelle il renoue enfin, au port de Sanary-sur-mer, à la table d’un café, quai Marie Esmenard, dans Daddy Nostalgie (1990) de Bertrand Tavernier. Anxieux à l’idée de jouer dans le film, qui sera son dernier, Dirk Bogarde le sera d’autant plus lorsqu’il s’agira de tourner brièvement à Cannes, à quelques kilomètres de Châteauneuf-Grasse, où il habita longtemps avec son compagnon, décédé depuis peu.

Ciné-zoom (1)

Coll. Prise 2

Sur l’un des porches des Ponchettes…

… ont été collées sur deux colonnes les affiches publicitaires du Cinéma Novelty de l’avenue de la Victoire (actuelle avenue Jean Médecin) pour le film « Folies de femmes » (1922) de et avec Erich von Stroheim…

… célèbre pour avoir reconstitué très précisément la place du Casino de Monaco (en arrière-plan sur la photo) sur un terrain des Studios Universal en Californie, pour ce film.

158 jours dans le noir

Après 99 jours de fermeture en 2020, lors du premier confinement, les cinémas, alors soumis depuis le 17 octobre, dans les zones les plus peuplées, à des mesures de couvre-feu supprimant les séances du soir, referment une deuxième fois partout en France métropolitaine le 30 octobre 2020, pour ralentir la propagation du COVID-19. Une réouverture est finalement envisagée le 19 mai 2021, après plus de sept mois d’attente et d’incertitudes...

Le Cinéma de Beaulieu à Beaulieu-sur-Mer (06) et son affiche-message du film Viva la libertà, par Jean-Luc Bélugou (en photo).

Le cinéma Le Marilyn à Besse-sur-Issole (83), par Borrelia de Saint-Méard.

Hommage à Visconti à Nice

Trois costumes du Guépard exposés au musée de Cinecittà à Rome. A gauche, une toilette de ville portée dans le film par Claudia Cardinale. Au centre, l’uniforme garibaldien de Giuliano Gemma. A droite, la robe de soirée de la princesse Maria Stella di Salina, jouée par Rina Morelli.

Toujours à la recherche de traces du festival du cinéma italien de Nice, « Nice-Cinecittà », nous retranscrivons ici un autre compte rendu, après celui de la première édition de 1980. Il s’agit d’un des deux textes consacrés à l’édition de 1984, signé Michel Ciment et paru en février 1985 dans le n°288 de Positif (p.53), sur l’hommage rendu à Luchino Visconti (mort en 1976), notamment à travers une exposition itinérante. Le festival, riche de pas moins de quatre cent invités depuis son existence, se déroulait toujours à Acropolis et à la Cinémathèque de Nice (pas encore installée à Acropolis) et durait six jours, en fin d’année. La revue précise que le public niçois s’y était bousculé pour voir des reprises et qu’en conséquence des projections supplémentaires furent improvisées à la Cinémathèque.

« L’hommage à Visconti organisé par le festival de Nice constituait le point d’orgue d’une année qui témoigne de la présence du cinéaste de Senso après la publication du livre d’Alain Sanzio et Paul Louis Thirard chez Persona, et du scénario inédit d’A la recherche du temps perdu par le même éditeur, la présentation de la version intégrale de Ludwig et la parution de l’essai de haute volée de Youssef Ishaghpoor, Visconti, le sens et l’image, aux Editions de la Différence (et sur lequel nous reviendrons prochainement). A voir le nombre d’articles que les revues spécialisées consacrent à Visconti, les ressorties de ses films dans les salles d’art et d’essai, on peut s’étonner tout de même de lire sous la plume d’Ishaghpour que Visconti « déplaît aux cinéphiles », car comment s’appelleraient donc ces lecteurs, ces critiques et ces spectateurs qui en font si grand cas ?

Triple hommage donc à Nice. Avec la présence d’abord de ses collaborateurs, le monteur Ruggero Mastroianni, la scénariste Suso Cecchi d’Amico, le décorateur Mario Garbuglia, les comédiens Dirk Bogarde, Charlotte Rampling, Jean Sorel et Helmut Berger, qui sont venus évoquer brièvement le Maître – non sans être gênés, et le public avec eux, des maladresses et de l’amphigouri du présentateur, Georges de Caunes, visiblement mal à l’aise. Le film-portrait de Luca Verdone, réalisé en 1982, sous-titré approximativement, nous proposait les témoignages de certaines de ces personnalités et, par un bon choix d’extraits, retraçait l’évolution de l’œuvre viscontienne, tout en mettant en lumière le rôle de plus en plus important des décors et des costumes, dans une sorte de pétrification progressive que l’on peut défendre et expliquer brillamment comme le fait Ishaghpour, mais qui peuvent poser des problèmes pour certains, tour en trouvant, selon nous, une justification totale dans L’Innocent, la dernière œuvre de Visconti. L’intérêt du film vient surtout des déclarations du réalisateur lui-même, ainsi que des plans fugitifs où l’on peut voir son travail scénique (mises en scène des Parents terribles, de La Traviata, de Manon et de Simon Boccanegra), ainsi que quelques documents (tournage des Damnés, tests de Björn Andrésen pour le rôle de Tadzio dans Mort à Venise). Le clou de cet hommage fut cependant la magnifique exposition qui proposait un nombre impressionnant de documents (lettres, photos, dessins préparatoires) et de costumes retraçant la triple activité de Visconti comme metteur en scène de cinéma, de théâtre et d’opéra (après Senso).

Bien sûr, nous connaissions la plupart de ces documents grâce à l’Album Visconti (Sonzogno, 1978) aux deux splendides volumes, Il mio teatro (Capelli, 1979) et au Visconti e il suo lavoro (Electra, 1981), mais il était émouvant de les apprécier de visu avant d’en retrouver bientôt un grand nombre dans le livre que prépare Bruno Villien : éventail-souvenir d’un spectacle écrit et interprété par les parents de Luchino Visconti représenté en 1911 dans le petit théâtre qu’ils avaient fait construire dans leur maison de Milan ; portrait de famille avec groupe dans le Château de Grassano en 1910 ; dessins de Visconti enfant tirés d’un album de famille ; lettre de l’auteur à Coco Chanel en 1936 où il dit sa déception de n’avoir pu filmer à Londres une adaptation du Novembre de Flaubert ; lettre de Renoir à Visconti au moment du tournage de La Tosca ; article de Visconti du 12 mai 1946 : « Perché voterò per il partito communista » ; analyse graphologique de Barat : « Possédant une forte volonté, résolu, un peu matérialiste, il est très sûr de lui, sait ce qu’il veut, est tenace dans l’action, quelquefois un peu prétentieux, sait faire effet sur les autres. Il sait aimer, est fortement sensuel. Il aime être observé, être apprécié. Il possède un sens du rythme très développé, aime la musique » ; photos de Visconti avec Marlon Brando auquel il pensait pour le rôle du lieutenant Mahler dans Senso ; notes de Francesco Rosi, assistant, pour la toilette de Livia dans le même film ; esquisses du couturier Piero Tosi pour les costumes, avec échantillons d’étoffes ; maquettes de décors dues à Mario Garbuglia ; et des photos par centaines qui témoignent, mieux que pour la plupart des réalisateurs, de l’aspect pictural, architectural et décoratif du cinéma de Visconti qui se définit avant tout dans ses rapports avec les autres arts, comme un accomplissement du rêve du XIXe siècle vers une synthèse idéale de toutes les formes d’expressions. » M. C.