La Comédie du train des Pignes (1975)

Nous remercions José Banaudo, membre fondateur du Groupe d’Etude pour les Chemins de fer de Provence, pour le partage de ce souvenir.

La Comédie du train des Pignes

« Je me souviens bien de ce film qui avait été projeté à la MJC niçoise de Magnan en 1975, alors que la ligne Nice – Digne des Chemins de fer de Provence était sérieusement menacée de fermeture, ce qui venait d’entraîner quelques mois auparavant la création de notre association GECP pour la défense et la promotion de ce service public ferroviaire. Le but annoncé du film était de prendre lui aussi la défense de la ligne. Pourtant, après l’avoir visionné, la plupart d’entre nous avions jugé sa démarche trop « intellectualo-parisienne » et si éloignée de la réalité de ce train, que l’effet ressenti était l’inverse de celui souhaité : musique lancinante, gros plan insistant sur des rails tordus, interview d’un cheminot dans une épave d’autorail en attente de démolition, rôle totalement décalé de Philippe Léotard en mécanicien d’opérette… Il en ressortait une impression de désespoir et de résignation, aussi le spectateur non averti ne pouvait que conclure : « Cette ligne ne sert plus à rien, on peut la fermer »… Nous étions dans la salle un petit nombre de défenseurs de la première heure de ce train menacé, et nous avions tenté d’en débattre avec le réalisateur François de Chavanes. Malheureusement celui-ci avait coupé court à la discussion, estimant que nous n’avions rien compris à sa démarche artistique…

Depuis cette présentation il y a maintenant 43 ans, nous n’avons jamais eu l’occasion de revoir ce film et nous ne connaissons personne qui en ait une copie. Si c’était le cas, nous aimerions bien en avoir une pour les archives de l’association car ce film est typique de son époque et, avec le recul, peut-être le percevrions-nous autrement aujourd’hui ? »

José Banaudo, 2018.

"La Comédie du train des Pignes" (1975) de François de Chavanes a dernièrement été diffusé à Paris en 2018 et à Digne en 2014.

 

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« Fin des années soixante-dix…

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… il y avait un cinéma à Nice boulevard de la République au numéro 52, le Rio, où se trouve actuellement le Maxi bazar, avec des strapontins en bois qui passait depuis je ne sais plus combien d’années le film Woodstock – je suis né en 62 -, également un temps Orange mécanique. Le prix d’entrée était modeste, le film culte, la possibilité de s’installer comme on voulait et de fumer dans la salle nous engageaient régulièrement le mercredi, ou le jeudi je ne sais plus, à y passer nos après-midi avec mon pote d’alors Pierrot.

Dans un autre genre, je me souviens au début de l’année 1980 de la sortie de Grease au cinéma Gaumont sur l’avenue Jean Médecin, désormais le Pathé Masséna, qui entraînait chaque jour son lot d’animations, de débordements et de séances joyeuses par la jeunesse dorée et insouciante de cette époque. Certains s’en souviennent encore, c’est une période bien connue à Nice ! »

Frédo, Nice, 2017.

Voyage à deux (1966)

Tourné entre le 3 mai et le 1er septembre 1966, « Voyage à deux » (« Two for the Road »), le road-movie extra-temporel de Stanley Donen, a fait escale dans plusieurs ports de la Côte : ceux de Saint-Tropez, Grimaud, Nice, mais aussi dans les communes de Ramatuelle et La Colle-sur-loup. Des essais costumes, en avril, et des scènes en studio furent aussi réalisées à la Victorine, toujours à Nice, notamment en août 66. Nous avons retrouvé quelques photos signées Terry O’Neill d’Audrey Hepburn en ‘Joanna Wallace’, l’héroïne du film, de ce passage aux studios. Seule la première photo, prise pendant une pause en août, ne fait pas partie des essais costumes.

Audrey, pause déjeuner

Audrey, essais costumes (1)Audrey, essais costumes (3)

Audrey, essais costumes (4)

Audrey, essais costumes (2)

Viviane Romance s’arrête à Saint-Jeannet

Viviane Romance, 7 sept. 1971
En 1983, Guy Gilles se rend au Château de la Gaude sur la commune de Saint-Jeannet, à proximité de Nice, pour y filmer l’actrice Viviane Romance qui vit là retirée depuis 1964 – présence qui a passionné pendant des décennies riverains et familles aux alentours (ennuis de santé, dettes, ouvriers non payés) -, pour la série de Claude Ventura « Cinéma Cinémas ». « Portrait d’une rebelle : Viviane Romance », le court documentaire de presque 8 minutes qui en résulte ne sera finalement pas diffusé. De cette rencontre, il nous reste aujourd’hui les photos de Jean-Pierre Stora prises sur place, un morceau du film, ainsi qu’un texte, « Viviane par Jean-Pierre », dont voici un passage.

 

« Le cinéma, ça m’étonnerait beaucoup que j’y revienne, parce que déjà dans le passé, à l’époque où j’ai quitté Paris, la première fois – il ne faut pas me demander de date, je suis incapable de m’en souvenir – j’étais tout à fait décidée à changer de route. Ça s’est confirmé plus encore au cours des années qui ont suivi.

Je partais en Inde, définitivement. J’avais tout liquidé. Mes valises étaient fermées et quelque chose m’a arrêtée, ici, à Saint-Jeannet dans le château où nous sommes et qui n’était qu’un tas de ruines.

J’ai toujours été attirée par l’Inde – ça m’ennuie de le dire – c’est un psychanalyste qui m’a soignée un moment, car je l’ai été, comme presque tous les gens de ce métier, ils sont obligés d’y passer, qui a conclu : – vous savez, votre nature est mystique et vous n’y échapperez pas. Je voulais aller dans un ashram, et finir ma vie là-bas. Pourquoi me suis-je arrêtée ici, à Saint-Jeannet ? Je me pose encore aujourd’hui la question. Tout ce qui s’y est déroulé, qui s’y déroule encore, relève du fantastique. Je n’exagère pas. C’est arrivé. La femme de Jean Rouch m’a écrit après avoir lu mon livre Romantique à mourir  : « oui, votre texte est superbe, surréaliste. Vous êtes hors de tout. Vous avez écrit cela à la manière de Nadja de Breton. »

En photo : Viviane Romance préparant une pierre pour la restauration de son château à Saint-Jeannet, le 7 septembre 1971. Photo de l’agence AGIP réalisée en prévision de l’émission « Grand amphi » de Jacques Chancel.

L’autre voile bleu de Gaby Morlay

Gaby Morlay

La légendaire Gaby Morlay, actrice, chanteuse et productrice, première femme titulaire d’un brevet de pilote de dirigeable, Vendéenne de naissance mais aussi de cœur, fut une grande enthousiaste et adepte de la Riviera.

Elle y débarque pour la première fois en 1917, au début de sa carrière, pour y faire une série de dix comédies légères (des « Épaves » à « L’Essor »), réalisées à tour de rôle par René Le Somptier et Charles Burguet, pour le producteur Louis Nalpas au studio de la Villa Liserb à Nice

(...) elle était alors pratiquement inconnue, mais beaucoup s'accordaient déjà à lui prédire une brillante carrière. Gaby Morlay, d'ailleurs, se faisait surtout remarquer par l'allure vertigineuse avec laquelle elle dévalait, au volant de sa petite voiture, le boulevard de Cimiez qui menait à la Villa. C'est Gaston Modot qui lui donnait la réplique en même temps qu'il écrivait des scénarios. Parmi les films où ils jouèrent ainsi ensemble, les plus réussis furent : "Un ours" et "Le Chevalier de Gaby". (1) 

Continent cinématographique dont elle ne manquera pas de souligner l’extrême diversité, la Riviera demeure pourtant davantage pour elle un lieu de séjour qu’un lieu de travail.

Un extrait sonore proposé par les Archives du département des Alpes-Maritimes, où elle s’exprime, résume à peu près cela :

La comédienne tournera, presque vingt ans après ses films muets avec Nalpas, au moins quatre longs métrages dans la région et aux Studios de la Victorine – qui comptent alors sept plateaux à Nice et trois à Saint-Laurent-du-Var : « Le Scandale » (1934) de Marcel L’Herbier, « Le Messager » (1937) de Raymond Rouleau, avec Jean Gabin, et deux films sous la direction de Marc Allégret, « L’Arlésienne » (1942), aux côtés de Raimu et Louis Jourdan [en photo, dans les extérieurs en Camargue] et « Lunegarde » (1946).

L'Arlésienne (6)

A Nice, elle joue également au théâtre, une pièce de Pierre Benoît (auteur du roman « Lunegarde » adapté au cinéma comme précédemment cité) mise en scène par André Mouézy-Éon, « Alberte », en 1950.

Le 5 octobre 1961, Gaby épouse à Castagniers (06) Max Bonnefous, son amant de longue date, ancien ministre de Vichy malmené à la Libération puis reconsidéré pour, entre autres, services rendus à la Résistance, retiré depuis de nombreuses années à Nice. 

Gaby Morlay meurt le 4 juillet 1964 dans sa propriété niçoise des suites d’un cancer à 71 ans. Un mois auparavant, elle tournait encore avec « Lorsque l’enfant paraît », la pièce à succès d’André Roussin, reprise au Théâtre des Nouveautés à Paris :

Elle disait : "A mon âge, quand on tient un succès, on le joue jusqu'à la mort !" Et de rire. Malade, elle accepta une reprise quelques années plus tard. Son mal progressa au cours des représentations ; elle lutta en jouant jusqu'à l'épuisement. L'avant veille d'un jour de relâche, elle quitta le théâtre comme chaque soir en lançant joyeusement à ses camarades : "A demain !" Dans la nuit, elle sentit que le lendemain elle ne pouvait plus faire l'effort qu'elle avait encore accompli ce soir-là. Elle prit pour Nice le premier avion du matin. Elle mourrait un mois plus tard. (2) 

Elle repose dans le petit cimetière de Saint-Antoine-de-Ginestière, sur les hauteurs de Nice. Sur sa tombe, on peut lire l’épitaphe suivante : « Je ne pars pas, j’arrive. »

Gaby Morlay en 1948
Gaby Morlay en 1948, arrivant en gare. Peut-être sous la verrière de la gare de Nice.

Une allée dans le quartier de Fabron Supérieur, quartier résidentiel dans lequel Gaby Morlay avait sa maison, La Grange au bois, porte aujourd’hui son nom.

Elle habita également non loin de Fabron, à Carras, dans la Villa de Ginoux, rasée dans les années quatre-vingt, et au Port de Nice, quai des Deux Emmanuels :

Ce quai jadis célèbre, avec ses petites maisons de poupée un peu ridicules (l'une d'elles abrita longtemps l'actrice Gaby Morlay), a été détrôné par la Promenade des Anglais, et ses terrasses vides offrent, hors saison, un spectacle assez désolant. (3)

Pour information, Gaby Morlay, nommée chevalier de la Légion d’honneur en 1939, fut mise en cause, en 1940, pour avoir abrité dans le garage de sa villa à Nice 1 200 litres d’essence (4). Par association à Max Bonnefous, elle fut soupçonnée un temps de collaboration après-guerre. Enfin, Morlay s’est toujours défendue de n’avoir jamais travaillé pour la Continental.

La photo dédicacée de Gaby Morlay est issue de la collection de Prise 2. Elle a été réalisée à Nice par le Studio Erpé, autrefois situé 14 avenue Félix Faure.

 

(1) René Prédal, "Fondation et activités des studios de la Victorine jusqu'en 1930", p. 5, texte en ligne.
(2) André Roussin, Le Rideau rouge - Portraits et souvenirs, Albin Michel, 1982 p. 80.
(3) Henri Gault et Christian Millau, Nice, Editions du Rocher, 1971, p. 19.
(4) Jean-Bernard Lacroix et Hélène Cavalié, Les Alpes-Maritimes et les guerres du XXe siècleSilvana, 2012.

L’écran des comiques

Joan Rivers That ShowNous nous intéressons aujourd’hui aux films mettant en scène des comédiens de stand-up : Lenny Bruce au tribunal des bonnes mœurs (Lenny), les multiples identités d’Andy Kaufman (Man on the moon), l’iconique Joan Rivers (Joan Rivers: A Piece of Work, en photo) et enfin deux horribles jojos de fiction, Nino et Bruno (Mort de rire).

 

Lenny (1974)

Beaucoup moins célèbre en France que La Valse des pantins de Scorsese, film warholiste moins disert sur la question qui nous occupe, Lenny est pourtant l’une des œuvres les plus importantes sur l’art du stand-up, racontant l’histoire de Lenny Bruce – joué par Dustin Hoffman -, son inventeur et plus grand martyr.

« Iconoclaste », « amuseur scandaleux », « hipster malsain », « comique hors-la-loi », « humoriste censuré » (cf. O. Penot-Lacassagne), Bruce, mort à 41 ans (1925-1966) d’overdose (de police a-t-on écrit), fut en effet le premier comique de stand-up américain du nom, empêché et provoqué par la société de son temps (l’Amérique des années 50-60), qui allait déterminer tout ce qui peut se faire aujourd’hui, et ne plus se faire aussi, en matière de comédie.

Lenny

La réalisation de Bob Fosse, auteur de Cabaret et de Que le spectacle commence, est je dirais encore trop moderne pour notre époque : elle va droit au but, jusqu’à l’os, n’hésite jamais (pas tout à fait comme celle d’un ‘biopic’ justement).

Dans un noir et blanc à la fois cru et élégant, sans autre musique que celle qui accompagne les interventions du comique, filmé de très très près, le résultat est complètement inattendu.

Transgressif à tous les points de vue, je ne pense pas avoir vu de film plus déconcertant, attachant et sérieux sur le rire que Lenny.

Le film est ressorti dans les salles en 2010 et est disponible depuis peu chez Wild Side dans une imposante édition collector. – N.

 

Man on the moon (2000)

Né en 1949, Andy Kaufman était et reste un OVNI de l’humour. Son goût pour le décalage, l’effet de la blague à bide, le contre-pied, sont aujourd’hui examinés comme un geste politique, une revendication, dans une redéfinition totale de ce que l’on peut bien appeler l’humour. À bien des égards, il préfigurait dans les années 70 des gimmicks aujourd’hui démocratisés et portés par la télé-réalité, Internet, les dispositifs de marketing : le happening, l’événementiel, le dérapage en direct.

Mort à 35 ans des suites d’un cancer, mais dans des circonstances douteuses qui ont laissé planer le mystère sur sa véritable disparition, Kaufman fait de nos jours l’objet d’une nouvelle fascination. En 2004, ses amis, pas plus certains que nous, préparèrent une fête de bienvenue à l’attention de Kaufman, qui avait promis que s’il orchestrait sa mort, il reviendrait « vingt ans plus tard ».

Man on the moon

Ses traits hallucinés ont été repris avec un mimétisme étonnant par Jim Carrey – l’un de ses meilleurs rôles – dans Man on the moon de Milos Forman, permettant par ce biais une redécouverte du personnage et de son mythe, mais tout aussi probablement une découverte, par un large public non américain.

Le film s’amuse à reproduire certains artifices de spectacle du comique, notamment en le présentant sous les traits de son ‘Foreign man’, un étranger à l’accent fantaisiste et à l’humour qui tombe à plat. Ses différentes facettes viennent prendre à contre-pied le spectateur à qui est dévoilé petit à petit le ‘behind the scene’.

Forman porte sur Andy un regard attachant, établissant très vite combien il ne correspond pas à son époque. L’affaire de Taxi, le ‘soap’ populaire dans lequel il joue le célèbre personnage de Latka, est vécu comme une souffrance pour le personnage, qui ne rêve que d’expression personnelle.

Tantôt tendre, discutant avec une marionnette, tantôt jouant les horribles machos dans des spectacles de catch féminin, Kaufman interpelle la conscience du public, qu’il provoque sans cesse, en jetant sur lui des rouleaux de papier toilette ou sous le masque grossier de Tony Clifton, son alter-ego star de Las Vegas.

Jusqu’à la séquence de sa mort, on est tenté de rire des extravagances d’Andy, car elles sont sincères, mais destinées à un décryptage qui n’est pas toujours à la portée de celui qui regarde. Tout est résumé dans la scène où il lit Gatsby le magnifique devant des étudiants dont un seul ira jusqu’au bout pour l’applaudir.

D’une grande élégance et avec un plaisir non dissimulé, le film de Forman compose sur le sujet de l’artiste incompris qui se rit des codes sociaux. Le public aime tellement les marginaux. Il laisse derrière lui un sentiment amer de perte, mais aussi un vent d’éternité : Kaufman est l’archétype de l’artiste culte, insaisissable et mort trop tôt.

Pour s’en convaincre, son premier passage au Saturday Night Live reste un ‘must-see’. – R.

 

Joan Rivers: A Piece of Work (2010)

Après Lenny Bruce et Andy Kaufman, place à une femme comique, Joan Rivers (1933-2014), et à son documentaire, resté inédit en France, Joan Rivers: A Piece of Work (‘a piece of work’ pouvant se traduire aussi bien par « œuvre » ou « ouvrage » que par « un cas à part »), exploité en salle en 2010.

Joan Rivers documentary

Découverte sur NBC par Johnny Carson sur le plateau du Tonight Show en 1965, la carrière de Joan Rivers est profondément liée à l’évolution de la télé américaine. C’est là que l’on pouvait encore récemment la voir et c’est là qu’elle s’est le plus souvent produite : talk-shows, télé-achat (vous l’avez sûrement aperçue incarnée par sa fille Melissa Rivers dans Joy de David O. Russell), en pleine promo aux infos du matin, animant le tapis rouge des Emmy Awards (sur lequel elle inventa la question « Qui portez-vous ? »), la Fashion Police, participant à des émissions de télé-réalité (la sienne, Joan & Melissa), ‘roasts’ (mises en boîtes avec la complicité de ses pairs), jeux (elle a gagné le Celebrity Apprentice de Donald Trump), téléfilms autobiographiques (après le suicide de son mari en 1987), séries (chez Louis C.K.) et bien sûr à l’occasion de la diffusion de ses propres ‘one-woman show’ (‘comedy specials’).

Bien que très populaire, l’humour ou le style de Joan Rivers n’ont rien d’évident. Rapide, incrédule, vache, Rivers c’est Lenny Bruce qui aurait mangé Lucille Ball sans en perdre une miette : une femme très bien n’ayant plus peur de parler des sujets qui fâchent, pour le plaisir de tous et surtout le sien.

Pas étonnant donc que son « Can we talk? », « On peut parler ? », sa célèbre phrase d’accroche, soit ce qui aujourd’hui définisse le mieux Joan Rivers : une invitation malicieuse et irrésistible au jeu de la vérité. – N.

 

Mort de rire (1999)

C’est d’abord un duo de losers, né sur une route de campagne sous la pluie et dans la boue après l’incendie d’un night club miteux. Le premier est un petit gros réservé, médiocre chanteur aux éternelles (et odorantes) chaussettes porte-bonheur. Le second est un lascar lâche et cruel mais prêt à tout pour survivre. Ensemble ils se lancent sur scène, et presque par hasard, inventent un gimmick qui fera leur réussite tout en les précipitant vers un destin fatal : une simple gifle qui devient vite leur marque de fabrique.

Mort de rire

Mort de rire, le film délirant d’Alex de la Iglesia, montre la dérive de ce couple de scène qui à la ville cherchera à se détruire dans d’infinies provocations, avant d’en finir aux revolvers. La noirceur du tableau est abyssale, et rejoint les thèmes de son auteur, à savoir le monstrueux désespoir du manque de reconnaissance, qu’on détectera aussi bien dans le clown de Balada triste en 2010.

En dehors de toute symbolique politique, cette raison de la rancune préfigure (ou s’inspire de) la rivalité des deux clowns de Chocolat. Quand le geste stigmatise, qu’il est la marque d’un jugement tu, d’une utilisation abusive, d’un sous-entendu méprisant.

Nino et Bruno, ou la goutte d’eau qui finit par faire déborder le vase… Ou comment notre société, constamment en fragile équilibre des humeurs, risque d’une seconde à l’autre de basculer vers la sauvagerie.

Il est encore bon, parfois, de s’y précipiter ! – R.

Menton, à l’arrêt

La douane de MentonTrois films, Le Corniaud (Gérard Oury, 1964), Chacal (Fred Zinnemann, 1973) et La Chambre du fils (Nanni Moretti, 2001), passent, de l’Italie vers la France, le fameux poste-frontière de Menton, superbe rampe reliant la plage aux collines, non sans quelques gorges serrées ou un certain vague à l’âme…

 

Le Corniaud« Ya rien Monsieur le Commissaire ! » C’est la scène qui a rendu immédiatement célèbre le poste-frontière de Menton : la fouille jusqu’à l’os de la Cadillac du Corniaud à l’endroit de l’ancienne douane, pont Saint-Louis. L’Europe tenait encore ses frontières étanches et pour lutter contre toute forme de trafic ou d’abus, n’importe quel véhicule pouvait arbitrairement faire l’objet d’une inspection. Il existe toujours des quantités d’importation autorisées, mais il y a peu de chance que l’on vous arrête aujourd’hui pour vérifier si vous n’avez pas trop acheté d’anisette ou de prosciutto de retour de Vintimille !

Le Corniaud 3 Sur le plateau du Corniaud à Menton : archive INA

 

The Day of the Jackal

Le loup entre dans la bergerie. Toujours sur le même périmètre mais dans un style nettement plus réaliste, le tueur à gages qui donne son titre au film, Chacal, parti de Gênes, est sur le point d’entrer en France pour exécuter une opération qui échouera de peu : l’assassinat du Président De Gaulle, après la faillite en 1962 de l’attentat dit du « Petit-Clamart ». Un contrôle de routine plus tard, le « Chacal » déboulera à Nice à la réception du Negresco…

 

La Stanza del figlio (1)La Stanza del figlio (2)A l’aube, pont Saint-Ludovic. C’est la conclusion de La Chambre du fils, mélodrame articulé autour du deuil d’un enfant : Giovanni roule toute la nuit d’Ancône jusqu’à Menton, destination inattendue que découvrent à leur réveil son épouse, sa fille et deux autres jeunes, apprentis auto-stoppeurs en route pour la France, que Giovanni avait proposé d’avancer au niveau de Gênes. Nanni Moretti se souvient du tournage de cette séquence :

« Je ne connaissais pas cette ville [Menton]. Alors que je tournais encore le film à Ancône, j’ai envoyé d’abord le directeur de production, puis le décorateur faire des repérages filmés. Je les ai vus, ils me convenaient. Naturellement, pour obtenir cette lumière-là, j’ai tourné deux jours de suite, à l’aube, parce que dans la séquence nous sortons d’un tunnel et, à chaque fois, nous devions faire demi-tour, prendre le tunnel dans l’autre sens, faire demi-tour et reprendre le tunnel. Et la lumière changeait très vite : quatre prises et nous avions quatre lumières différentes. La première, il y avait encore toutes les lumières de la nuit. Puis, ce n’était plus illuminé par les lumières artificielles mais il n’y avait pas encore le soleil. Puis il y avait le premier rayon du soleil – c’est la prise que j’ai choisie -, puis il y avait trop de soleil et donc il y avait trop de différence de diaphragme, et le soleil en direction de Menton. Je ne pouvais faire une nouvelle prise que toutes les dix minutes, parce qu’après chaque prise, je devais remonter en voiture, refaire tout le tour, retourner dans le tunnel qui entrait en Italie et revenir au poste-frontière. Menton a deux ou trois postes-frontière, que j’ai découverts sur les enregistrements ; j’en ai retenu un pour sa construction et pour sa situation, avec la ville dans le fond. Je suis arrivé un jour avant pour effectuer mes propres repérages. » (in Jean A. Gili, « L’autobiographie dilatée – Entretiens avec Nanni Moretti », Rouge Profond, 2017, pp. 106-107).

La Stanza del figlio (3)