Les exilés de la Côte d’Azur…

… Alan Bridges tourne La Petite fille en velours bleu

Le Matin, 10 février 1978, p. 23

Une villa sur la Côte d’Azur. Une villa de rêve : colonnades, patios, vérandas, une piscine à faire pâlir d’envie le « dernier nabab ». Le jardin, vu de la terrasse, est un assemblage savant de pelouses à l’anglaise, de pins, de mimosas en fleur. En contrebas, c’est la mer, idéalement bleue, au pied de l’abrupt. C’est dans ce décor hollywoodien et décadent des années 1930 que se tourne actuellement La Petite fille en velours bleu, un film que met en scène Alan Bridges, déjà auteur de La Méprise (Palme d’or au Festival de Cannes 1973).

Quelques semaines avant l’offensive allemande, en 1940. Sur la Côte d’Azur, deux sociétés cohabitent : celle des réfugiés qui cherchent à s’exiler et celle des oisifs qui vivent dans le luxe. Conrad Bruckner (Michel Piccoli), un chirurgien juif autrichien, est à la frontière de ces deux mondes, partagé entre le désir d’être utile et celui de partir, conscient de la fragilité de cet équilibre qu’il s’est forgé. Une jeune fille, Laura (Laura Wendel ; à gauche sur la photo), va dérégler la mécanique. Claudia Cardinale, qui joue le rôle d’une réfugiée italienne mariée à un pianiste réputé (Umberto Orsini), et mère de Laura, est en train de se maquiller. Piccoli, en tenue de soirée, cigare aux lèvres, se promène à côté du badmington en attendant son plan. « C’est un rôle de réfugié, de type en attente, dit-il, qui a fui la catastrophe et qui vit l’instant. Il n’a plus rien à perdre puisque sa femme est morte et que ses parents sont à Dachau. Et puis ce petit bout de femme de treize ans, Laura, va tout d’un coup l’éveiller, l’intriguer, le faire aimer. C’est la seule dans ce micromonde à être intacte. Je dois dire que Laura Wendel est comme ça dans la vie : troublante, sensible, fragile. »

Le décor naturel se dresse devant les caméras de Bridges. Au fond, un patio à colonnades néo-grecques, au premier plan, une courette intérieure. Au milieu, une vasque en pierre reposant sur un dallage en mosaïque. De chaque côté, les murs ombragés et couverts de chêne-liège de la maison. Bridges, l’air affairé, explique la scène à Claudia et Piccoli. « Bridges aime répéter, explique Claire Duval, l’heureuse productrice d’Emmanuelle 1. C’est une façon de travailler qui plaît aux comédiens car cela lui permet de faire très peu de prises et d’aller vite. » Le plan est terminé, Claudia fait une séance de photo avec la complicité d’une voiture ancienne, une rutilante B.S.A. décapotable (British Small Arms). « C’est le troisième films que je tourne avec Michel, dit Claudia, ce qui permet une grande complicité. Là encore, je change de peau et enfin je trouve des rôles forts où je suis autre chose qu’une femme-objet ! » Un film riche, des rôles forts, un cadre cher à Fitzgerald et, surtout, il faut le signaler, une production française à cent pour cent.

Claude Petit-Castelli

Article reproduit in « Le Cinéma – Idéologies et sociétés », Larousse, 1979.

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Cinémas et faits divers à Cagnes-sur-mer

Par une matinée pluvieuse, un psychopathe choisit de se réfugier dans une salle de cinéma… (The Last matinee, 2020).

Nos cinémas sont peut-être aujourd’hui les lieux les plus sûrs de nos villes, vidéo-gardés et bientôt complètement dématérialisés, l’agitation que l’on a pu y connaître avant le numérique, entres mécontent.e.s quittant la projection en faisant claquer leurs sièges et petite délinquance en mal d’ennui, sans parler du danger, surtout jusqu’aux années 1950, quand furent retirées de la circulation les pellicules nitrate ayant causé d’innombrables incendies de par le monde, appartient désormais au passé. Si le dernier grand fait divers visant une salle de cinéma demeure celui de la fusillade d’Aurora aux États-Unis, lors d’une avant-première de The Dark knight rises, il y a dix ans, en France c’est l’attentat en 1988 du cinéma Saint-Michel à Paris, parce qu’il programmait le controversé La Dernière tentation du Christ, qui reste dans les mémoires. Outre ces tragédies tristement célèbres, voici deux faits divers plus banals liés à deux anciens cinémas de Cagnes-sur-mer (06) dans les années cinquante et soixante. Commerces parmi les autres, quand il ne dépendent pas de subventions, ces petites salles de province, qui ont subi en accéléré le destin des cinémas de quartier des grandes villes, ont pu aussi connaître de violents dénouements. A cet égard, le meurtre du gérant de l’Eden à La Ciotat (13), Georges Giordana, 25 ans, tué lors d’une tentative de vol le 3 décembre 1982, entraînant avec lui la chute inexorable du « plus vieux cinéma au monde » et trente ans d’errance, relève du pire.


Cinémas disparus de Cagnes

Image 1, note sur plusieurs salles cagnoises : Le Fémina, Le Régent (cinéma de plein air place du 11 novembre), Le Casino (avenue de Verdun, actuel Cinéma Espace Centre), Le Rex et Le Rialto (édifié par M. Chêne, avenue des Oliviers) [Photo du livre de Paule Monacelli, « Cagnes, tome I », Sutton, 2000].

Image 4, article à lire ici.


« Si vous trouvez ma carcasse laissez-la dormir en paix »

Nice-Matin, mardi 24 février 1953, p. 4

M. Jean-Baptiste Robin propriétaire du cinéma du Cros-de-Cagnes se noie volontairement dans la rade de Marseille.

Hier matin, en rade de Marseille, des promeneurs se trouvant sur l’îlot du Château d’If, aperçurent, à peu de distance dans le nord-ouest, le cadavre d’un homme flottant entre deux eaux. En fin d’après-midi, les enquêteurs identifièrent le noyé. Il s’agissait de M. Jean-Baptise Robin, 68 ans, originaire de Xaintray (Deux-Sèvres) et propriétaire du cinéma « Le Rialto » à Cros-de-Cagnes. Le suicide ne faisait aucun doute. Le malheureux, qui avait bourré de pierres ses poches, avait écrit sur une boîte d’allumettes retrouvée dans ses vêtements : « Si vous trouvez ma carcasse, laissez-la en paix. » La police marseillaise retrouva la trace de M. Jean-Baptiste Robin à Marseille, à l’Hôtel des Allées Léon-Gambetta, où le désespéré avait fourni une identité en partie falsifiée.

De l’enquête à laquelle nous nous sommes livrés, il ressort que M. Robin avait pris le train pour Marseille il y a huit jours, à la suite d’une dispute avec sa famille. Vendredi dernier, il avait, de Marseille, renvoyé ses papiers d’identité à ses proches, joignant une lettre où il annonçait son prochain suicide. Samedi, un de ses amis niçois, M. Verrando, ancien propriétaire de cinéma à Villefranche, l’avait rencontré dans la cité phocéenne et l’ayant exhorté à plus de confiance en l’avenir, avait cru pouvoir le décider à rentrer à Cros-de-Cagnes. Il n’en était malheureusement rien. La famille de M. Jean-Baptiste Robin, avisée par les soins du commissaire de police de Cagnes-sur-Mer, prendra ce matin, le premier train pour Marseille. ●


Drame à l’entrée d’un cinéma à Cagnes-sur-mer

Nice-Matin, dimanche 26 décembre 1965

Un jeune déséquilibré tente de tuer le directeur de l’établissement, ouvre le feu sur un employé qui s’interposait pour le désarmer et dans la lutte se loge une balle dans la tête. Il meurt quelques heures plus tard à l’hôpital Saint-Roch à Nice.

En cet après-midi de Noël, qui s’annonçait paisible, il y avait foule dans les salles de spectacle et les dancings de Cagnes-sur-mer. Dans l’un de ces établissements [Le Rex, NDLR], en plein centre de l’agglomération, un jeune homme pénètre vers 14h30, en bousculant au passage le contrôleur, M. Grac, et ressortit quelques instants plus tard. Le directeur de la salle, M. Paul Franchi, avisé par son employé du petit incident survenu auparavant, interpelle le client et lui reprocha son incorrection. Le jeune homme le prit de haut et invita M. Franchi à venir s’expliquer à l’extérieur. Le directeur de la salle, devant cette attitude arrogante le suivit pour lui notifier l’interdiction définitive d’entrer dans la salle. Devant l’établissement, où stationnaient une vingtaine de personnes, le jeune indésirable sortit de la poche de sa veste un revolver à barillet 7/65 mm et, visant M. Paul Franchi, s’écria : « Maintenant, je vais te descendre. » Il ne put mettre sa menace à exécution. Un autre employé de l’établissement, M. Jean Ghiglioni, 31 ans, demeurant 4 avenue des Poilus à Vence, s’étant interposé pour le désarmer.

Faisant volte face, le jeune homme prit la fuite en brandissant toujours son revolver dont il menaça un peu plus loin M. Ghiglioni qui s’était lancé à ses trousses, suivi par MM. Jean-Claude Kochnic, 21 ans, et Henri Gonzalès, 23 ans, et les gendarmes de Cagnes, dont la brigade, installée près de l’établissement de spectacle, fut alertée par M. Franchi. Le fuyard emprunte l’avenue de la Joie, les rues de l’Église et de l’Hôtel-des-Postes avant de pénétrer dans le chantier d’un immeuble en construction rue du Dr-Gonin. C’est là qu’il fut rejoint par M. Ghiglioni, dont il faut souligner le courage et qui essaye de le ramener à la raison. Pour toute réponse, son interlocuteur reprit sa course, M. Ghiglioni toujours sur ses talons. Finalement acculé dans un étroit passage jouxtant les bâtiments du district de l’Electricité de France, place De-Gaulle, près de l’agence de nos journaux, le jeune homme fit face à M. Ghiglioni qui tente alors de le désarmer. Un coup de feu partit au cours de la lutte et la balle vint s’incruster dans une cloison tandis que l’arme tombait à terre. L’adversaire de M. Ghiglioni, gêné par l’étreinte de ce dernier, ramassa l’arme de la main gauche et dirigea le canon de l’arme vers le haut. Un second projectile partit et fit mouche, l’atteignant lui-même à la tempe droite. L’agresseur, dans le coma, fut immédiatement transporté à l’hôpital de la Fontonne par l’ambulance des pompiers de Cagnes, mais en raison de la gravité de son état, un transfert à l’hôpital Saint-Roch était ordonné quelques heures plus tard.

Le commissaire Mari, chef du poste de sécurité publique de Cagnes, prenait la direction de l’enquête et identifiait la victime. Il s’agit d’un sujet italien : Pascal Lo Giudice, né le 29 septembre 1947 à Crémone (Italie). Exerçant la profession d’aide-cuisinier, Pascal Lo Giudice vivait en compagnie d’un frère cadet chez sa mère, 2 avenue d’Anvers, à Nice. Adolescent turbulent et quelque peu désaxé, il avait effectué un séjour dans un centre de rééducation. Sa mère, femme de ménage, vivant séparé de son mari, ne paraissait avoir que peu d’influence sur son fils dont les éclats de violence inquiétaient parfois ses voisins. Certaines constatations, comme le fait d’avoir remplacé les projectiles ordinaires de son revolver par des balles sciées à leur extrémité du type « dum dum » de sa propre fabrication, ont paru renforcer la thèse du geste d’un déséquilibré. A 19h20 à l’hôpital Saint-Roch, la victime succombait à sa grave blessure sans avoir repris connaissance. Ce tragique dénouement met fin à l’action de la justice et, en ce soir de Noël, frappe une famille de la plus cruelle des façons.

Robert BUSON

Merci à Alexandre Duboy de la Mairie de Cagnes-sur-mer, Borrelia de Saint-Méard, Christophe Benoist et Michaël Benture pour leur aide indispensable.

Entretiens Prise 2, n°3

Entretien Prise 2 n°3, Georges Berardo

« Pour Cécile » (18 min)

Grand professionnel de l’hôtellerie de luxe et de la restauration, Georges Berardo a travaillé, de 1946 à 1990, dans les plus beaux complexes de la région : le Negresco à Nice, le Vista Palace à Roquebrune-Cap-Martin ou le Loews Monte-Carlo à Monaco. Au service des grands de ce monde, intellectuels, vedettes du music-hall, stars du cinéma, de la télé, il décide de profiter des « boîtes à lettres » que sont ces palaces et de se lancer dans la quête d’autographes pour sa fille, Cécile, décédée très jeune… Retour sur son parcours et ses brèves de maître d’hôtel illustrés de films tournés localement (Negresco, Max & Jérémie, L’Homme aux clés d’or) et des autographes de son album.

Entretien filmé rendu possible grâce à Muguette Paquin, son amie, que nous remercions.

« Né en 1930, j’ai commencé à travailler en 1946 dans l’hôtellerie, comme commis, formé sur le tas. Retraité depuis 1990, j’ai occupé notamment les fonctions de premier maître d’hôtel pendant 29 ans au Negresco, à Nice, et au Loews Monte-Carlo, à Monaco. J’ai pu constater au fil du temps l’évolution dans la conception de l’hôtellerie côté restauration. Le maître d’hôtel se devait de porter toute son attention au client : réception chaleureuse avec l’énoncé de son nom lorsqu’il l’avait déjà vu. En salle, c’était le spectacle avant la dégustation : les flambées, la découpe se faisaient devant lui. Les fruits se pelaient et se façonnaient agréablement. L’intéressé se sentait aimablement considéré, et ça lui plaisait. Aujourd’hui, les chefs de rang passent simplement les assiettes déjà remplies en cuisine : c’est le chef (cuisinier) qui mène le jeu. Le maître d’hôtel surveille et règle les problèmes par informatique. Auparavant, le personnel se devait d’observer une discipline très stricte : tenue vestimentaire impeccable, vérifiée par le responsable. On ne parlait pas entre nous en salle, si ce n’était pour le service. Les horaires étaient « élastiques », pas de jour de congé l’été ou en période de fêtes. Heureusement les lois sont venues : on respecte aujourd’hui les horaires et le repos hebdomadaire. Et je dirais, comme tout un chacun, que l’évolution de la société en général amène et du mieux et du moins bien.« G. Berardo in « Recherches régionales, Alpes-Maritimes et contrées limitrophes », n°212, 2017, p. 136.

Noms lâchés dans la conversation : Georgette Lemaire, Henri Lorenzi, S.A.S. le Prince Albert, Jeanne Augier, Jacques Borel, Edwige Feuillère, Bill Marshall*, Jacques Brel*, Charles Bronson, Jean-Paul Belmondo, Fernandel*, Yves Montand, Tony Curtis, Roger Moore, Jean-Pierre Foucault, Alain Delon, Mireille Darc, la famille Grosso, André Saporta. Nom* : plus autographe à l’image

Autographes à l’image : Léo Ferré, Anthony Quinn, Dario Moreno, Miguel Ángel Asturias, Sheila, Frank Sinatra, Aldo Maccione, Jean Lefebvre, Paul Meurisse, Marcel Zanini. BonusGérard Majax et Carlos.

Mocky et le funiculaire mortel

Tournant pour la première fois dans sa ville natale, Jean-Pierre Mocky n’a pas été tendre avec Nice, décor principal de La Machine à découdre, dont il masque volontairement le nom – probablement par amitié pour Jacques Médecin (1). Ancien paradis devenu enfer (2), duquel surnagent caricatures d’habitants et de politiques, le cinéaste se charge en effet d’éradiquer ce petit monde insignifiant en pratiquant un tourisme épurateur et sanglant… Né en 1929, le petit Jean-Pierre habite à Nice quelques années avec ses parents, des immigrés russo-polonais, dans une villa du Mont Boron, avant qu’ils ne déménagent à Grasse, en 1939, après de grosses pertes de jeu (« La fortune de ma mère a fondu sur les tables de bridge »). Dans La Machine à découdre, le cinéaste ne dissimule pas sa nostalgie pour le « patelin » que Nice est resté dans son cœur (un patelin trainant des odeurs de pissaladière), fréquenté par intermittence jusqu’à son départ pour Paris en 1947, et brouillé avec bonheur par le montage du film avec des communes postiches, des Alpes-Maritimes ou du Var, voire de la province italienne de Savonne (3). Mais c’est une nostalgie teintée de soufre : la promesse d’une zone libre sous Vichy que la ville ne fut pas et que Mocky, dans le film un médecin-tueur en quête de fonds pour la construction d’un hôpital pour enfants victimes de guerre, veut venger. Lui qui n’aura cessé de raconter la tentative de son père en 42 de le vieillir, afin qu’il puisse embarquer seul en Algérie et ne pas être déporté (4), sa famille étant en partie juive, ne peut regarder Nice sans être transporté dans un passé doux-amer. Ainsi, dans La Machine à découdre, entre l’exécution d’un policier en balade et celle d’un vieil avare avec piscine, Mocky exhume en chemin deux ou trois vestiges de sa jeunesse, comme l’ancien funiculaire du Grand Palais (5), qu’il aurait pu emprunter un soir de folle virée… Virées dont il n’aura hélas pas beaucoup parlé lors de sa master classe, organisée trop tardivement par la Cinémathèque de Nice, quatre mois avant sa mort en 2019…

Le funiculaire du Grand Palais

La dernière master classe de Jean-Pierre Mocky

Notes

(1) Mocky a expliqué qu’il visait en réalité tout un groupe d’élus de la Côte d’Azur de l’époque (Parlons Cinéma avec… Serge Bozon – La Machine à découdre (Jean-Pierre Mocky) à 45 min 17 sec).

(2) Une navette annonce, dès les premières minutes, un terminus à « Litan », cité montagneuse des spectres verts, titre d’un des précédents films, mal-aimé, de Mocky.

(3) On y voit le port de Savonne, relié au dépôt de charbon de San Giuseppe di Cairo par un téléphérique, dans le final du film. La Machine à découdre est à ce titre une coproduction franco-italienne.

(4) Épisode qui mettra à jamais un doute sur la date de naissance de Jean-Pierre Mocky.

(5) Inscrit sur la liste des Monuments historiques depuis 2021, la Ville de Nice prétend ignorer qu’elle a elle-même fait enlever la cabine du funiculaire : « Il semblerait que la cabine soit toujours en place dans la station de départ » (dossier du funiculaire du Grand Palais).

Double team (1997)

Tsui Hark, à droite, pendant le tournage de Double team.

« En 1996, une séquence qui sert de générique au film Double team [voir la vidéo en bas de l’article] de Tsui Hark avec Jean-Claude Van Damme a été tournée sur les Chemins de fer de Provence, entre La Mure (04) et Saint-André-les-Alpes (04). Rémy Julienne ne faisait plus les cascades lui-même mais les supervisait. Le thème était simple mais difficile à mettre en place : un énorme camion devait foncer sur une route en pente, perpendiculaire à la voie ferrée, en direction d’un passage à niveau où un train de marchandises devait passer. A cet endroit précis, il fallait que le camion s’envole, traverse un wagon de marchandises et fracasse sa caisse en bois, puis retombe sur la route, de l’autre côté de la voie ferrée, le tout sans faire dérailler le train.

Ce jour-là, j’étais dans la machine des CP avec le conducteur. Personne n’avait droit à l’erreur et il fallait que la première prise soit la bonne. En effet, le frêle décor, mis en place par les accessoiristes sur un wagon, percuté dans la scène par le camion, ne pouvait être reconstruit une deuxième fois. Nous avons donc passé la matinée à régler le moindre détail : la hauteur du tremplin permettant au camion de « décoller », la vitesse exacte du camion et celle du train. Si le train allait trop vite, le camion se retrouvait à sauter derrière le train, et ça perdait tout intérêt… Pas assez vite, le camion percutait la locomotive et c’était la catastrophe avec victimes et dégâts… Trop bas, le camion percutait le châssis du wagon et c’était le déraillement, avec aussi de gros dégâts… Tout s’est finalement passé à la perfection et j’ai pu admirer le calme et le professionnalisme de Rémy Julienne et de son équipe et des cheminots des CP, qui n’étaient évidemment pas habitués à ce genre d’acrobaties ! Le plus beau, c’est que le tournage s’était déroulé sans interrompre la circulation des trains réguliers. A l’heure du passage d’un train, celui prévu pour la cascade partait se garer à Saint-André, les techniciens évacuaient les abords de la voie ferrée, l’autorail passait, puis tout le monde se remettait en place. L’organisation était extraordinaire, il y avait même une cantine aménagée dans une semi-remorque et j’y avais été invité avec le personnel des CP.

Ça n’est pas si vieux que ça mais je crois qu’aujourd’hui, avec la phobie sécuritaire qui sévit, plus rien de tout ça ne pourrait se faire ! Un sacré souvenir en tous cas… J’ai plein de photos de ce tournage, qu’il faudrait scanner. » – José Banaudo, 2021.

« Bien souvent, le spectacle était dans la salle. »

Sélection de souvenirs de cinéma publiés par Nice-Matin et Var-Matin dans leur supplément des abonné.e.s de mai-juin 2021. « Souvenirs de cinéma au Pax » par Charles Bovari (p. 7), « Mes souvenirs des salles obscures à Nice » par Roger Arnoulet (p. 20) et « L’incroyable marathon du Seigneur des anneaux » par Raphaël Zamochnikoff (p. 21). Salles niçoises en vedette : le Pax, le Gambetta, le Royal, l’Escurial, le Cinéac et le Pathé Lingostière.

Le Fils de la panthère rose (1993)

« Nice-Matin », mercredi 3 juin 1992, p. 26

Sans préjuger du point de vue sur la question de sa femme Julie Andrews (« Mary Poppins », pour des millions de fans dans le monde) on peut estimer que le réalisateur américain Blake Edwards est un homme fidèle. Fidèle au regretté Peter Sellers, dont il a fait une fois pour toutes l’ineffable Inspecteur Clouseau, héros « récurrent » (comme on dit aujourd’hui pour les séries télé) de chacune des aventures de sa « panthère rose ». Fidèle, aussi, à ses lieux de tournage. C’est aux Studios de la Victorine, à Nice, qu’il avait dirigé Sellers-Clouseau pour la dernière fois en 1977, dans La Malédiction de la panthère rose : c’est à la Victorine – comme il nous l’avait annoncé au dernier Festival de Cannes – qu’il va mettre au monde Le Fils de la pantère rose, sous les traits de l’acteur italien Roberto Benigni. Un « accouchement » qui débutera le 8 juin et occupera pendant 6 semaines les vénérables installations de la colline de Caucade, avec des extérieurs localisés dans la région, notamment à Nice et à Cannes. Du baume au cœur avec cette production internationale à gros budget – plus de 22 millions de dollars – pour les célèbres studios niçois en passe de changer une nouvelle fois de mains (1), et qui soupirent en vain depuis de longues années après les « âges d’or » successifs de Rex Ingram dans les Années Folles, des Visiteurs du soir et des Enfants du paradis pendant la dernière guerre, ou des années 60, lorsque se succédaient encore sur les plateaux Lady L de Peter Ustinov et La Folle de Chaillot de Bryan Forbes, dans ce décor fameux d’une rue de Paris où François Truffaut tournerait encore sa Nuit américaine en 72.

Pour l’économie locale le cinéma ça n’est pas… « du cinéma »

Coup de fouet pour les studios, donc, mais par la même occasion, apport non négligeable à tout un pan de l’économie locale et régionale, vers laquelle va naturellement revenir une part importante du budget du film. Au-delà de l’investissement « artistique » en effet, des cachets perçus par les interprètes, le réalisateur, la chaîne de ceux qui mettent l’histoire en images, concrètement (et qui en dépendent forcément un peu là où ils travaillent), une production comme celle de ce Fils de la panthère rose, c’est une bonne affaire pour beaucoup de gens dans des secteurs d’activité très divers, le plus souvent étrangers aux milieux comme aux techniques du cinéma. Cette réalisation de Blake Edwards par exemple, dont l’équipe de pré-production travaille ici depuis plusieurs semaines et a ouvert des bureaux (administration et comptabilité) dès le 1er juin dans les salons du Méridien, c’est 140 chambres d’hôtel occupées pendant un mois et demi. C’est encore une P.M.E. qui va employer à temps complet durant cette même période environ 200 personnes, dont un certain nombre de professionnels recrutés sur place ; avec paiement sur place également des charges et taxes patronales. C’est la fabrication d’un et peut-être deux grands décors sur les plateaux de la Victorine, qui occupe une vingtaine de spécialistes. C’est une « pige » assurée pour les 1.800 figurants qui vont être mobilisés, pour un ou plusieurs jours, entre le début et la fin du tournage. C’est enfin un client précieux pour de nombreux fournisseurs, depuis la restauration jusqu’à la location de véhicules en passant par l’habillement : à propos de deux téléfilms de 90 minutes que les studios avaient coproduit, l’actuel directeur de la Victorine, Marc Galerne, a pu calculer que sur un budget global de 12 millions de francs, 9 millions ont été dépensés sur place, dont 10 pour cent seulement auprès de prestataires de services spécifiques du 7ème art.

Lorsque les Régions se lancent dans la production

Bref ; sans même comptabiliser la publicité gratuite qu’une production internationale peut faire sur tous les écrans du monde, il est évident que le tournage de films est un « plus » pour la collectivité territoriale dans laquelle il se déroule. Certaines l’ont tellement compris que, bien que ne possédant ni studios, ni tradition cinématographique, elles n’hésitent pas à mettre la main à la poche pour attirer des productions. C’est ainsi que lors du dernier Festival de Cannes, deux des trois films français sélectionnés avaient été réalisés dans des Régions associées à leur production ; le Languedoc-Roussillon pour Le Retour de Casanova et Rhône-Alpes pour Au pays des Juliets, la première ayant auparavant coproduit notamment La Reine blanche, et la seconde Toutes peines confondues. La Riviera, bien sûr, ne peut pas prétendre accueillir seule tous les tournages de France, mais il y a certainement des efforts à faire, de la part des autorités (communales, départementales, régionales) et des administrations pour qu’autour des studios niçois – un équipement unique sur le territoire national, en dehors de Paris – le cinéma retrouve au moins la part d’activité qui fût la sienne naguère. Grâce à la télévision et à la publicité notamment, il conserve certes droit de cité sur nos rivages, mais souvent sur un mode mineur comme le note le Niçois Frédéric Bovis, directeur de production sur Le Fils de la panthère rose : « Pour trouver trace à la Victorine d’entreprises d’une ampleur comparable à celle de Blake Edwards, il faut remonter au Diamant du Nil, avec Michael Douglas, et à Under the cherry moon, avec Prince, en 1985, ou au Plus escroc des deux, avec Steve Martin et Michael Caine, en 88. Pour les décideurs de l’industrie cinématographique contemporaine, notre région a la réputation d’être chère dans tous ses compartiments. Ce qui n’est pas vrai, ou a cessé de l’être : au tarif moyen des prestations hôtelières, Nice paraît aujourd’hui bien placée en Europe, très loin des prix en vigueur à Paris, Londres ou Rome… » Encore faut-il le faire savoir aux intéressés, en allant au besoin les chercher, comme on démarche par ailleurs des entreprises ou de la clientèle touristique. De la même façon et avec le même souci de convaincre. L’entreprise cinématographique est devenue une entreprise comme les autres : une région l’attire et la retient par la qualité de l’accueil offert et les facilités accordées pour l’exercice de son activité. Le jeu en vaut la chandelle. – René Cenni

(1) Voir « Nice-Matin » du 10 mai 92.

Si le film fera un carton en Italie, consacrant le déjà très populaire Roberto Benigni, il sera un véritable fiasco aux Etats-Unis, où l’acteur ne tournera plus pendant dix ans.
Le monument au Général Delfino dans le square Normandie-Niemen.

« Le Fils de la panthère rose est hélas le pire de la série. J’avais joué dedans… Nous étions sept cent figurants à défiler sur le boulevard Delfino à Nice, où la production avait installé deux jours plus tôt une statue de Clouseau, imitant à la perfection le bronze du Général Louis Delfino qu’on trouvait alors dans le square Normandie-Niemen [le buste a mystérieusement disparu depuis la rénovation du square en 2006]. Les habitant.e.s du quartier, crédules, s’étonnaient de la présence de cette statue, se demandant qui pouvait être ce Clouseau qui n’avait pas un nom niçois ! J’étais habillé en policier, comme une cinquantaine d’autres. Un figurant s’était amusé à boiter pendant le défilé, un autre avait caché un appareil photo sous sa vareuse… Pas étonnant que tout cela ait été coupé au montage ! » – Didier Gayraud, 2021, Villefranche-sur-mer.

Le boulevard Delfino.

D’un Pathé niçois à l’autre

Les cinémas Pathé Masséna (ci-dessus), 31 avenue Jean Médecin, et Pathé Gare du Sud (ci-dessous), 9 allée Charles Pasqua [on aurait préféré Charles Vanel !], le dimanche 9 mai 2021. Photos : F. Sadouni.

« Nous sommes quelques jours après l’inauguration du Pathé Gare du Sud, en mars 2018, et une amie me traîne voir Ready Player One. Je n’ai pas du tout la fibre nostalgique et je sens venir la « geekxploitation » du film, mais c’est l’occasion d’aller enfin visiter ce nouveau cinéma.
Passage en caisse, « 13 Euros la place, s’il-vous-plait », et nous voilà dans la salle, que nous trouvons sans encombre. Fondu au noir. Deux heures trente plus tard, générique de fin, les lumières se rallument et tout le monde se lève. Par instinct grégaire, nous suivons le premier groupe se dirigeant vers la sortie, en bas de la salle, et mon amie et moi commençons à papoter… Escaliers, portes, couloirs, on les suit toujours et continuons notre conversation quand, stupeur, nous réalisons que nous sommes tous, une vingtaine de personnes, sur le point d’entrer dans les toilettes du cinéma ! En effet, les premiers de cordé avaient juste eu envie d’aller vider leurs vessies mais, voyant la détermination de leurs pas, un petit troupeau s’était formé derrière eux…
Passé quelques instants d’hébétement et après avoir saisi toute la cocasserie de la situation, nous faisons demi-tour et tentons, collectivement, de sortir de ce labyrinthe, dont nous trouverons l’issue non sans peine. A croire que ce Pathé n’était pas tout à fait terminé et qu’il restait encore à flécher les sorties ! Nos errances au Pathé Gare du Sud ne se sont pas arrêtées là, puisque nous nous y sommes reperdus l’année dernière, avant la séance cette fois. Incapables de trouver le chemin de la salle Dolby, celle d’Adieu les cons, et après bien des détours, nous revenions à la case départ, soit dans le hall d’entrée du cinéma-aéroport, où un membre du personnel, devant notre détresse, s’est finalement décidé à nous guider gentiment jusqu’à notre porte d’embarquement cinématographique. » – Farid Sadouni, 2021, Nice.

Dialogues au bord de l’eau…

… entre un chirurgien viennois (Michel Piccoli) et une jeune italienne (Lara Wendel), exilé.e.s sur la Côte d’Azur au début de la Deuxième Guerre Mondiale, dans La Petite fille en velours en bleu (1978) d’Alan Bridges. La scène fut tournée à Villefranche-sur-mer à la Maison Rose, transformée pour les besoins du film en restaurant-terrasse. Toujours située 20 avenue Louise Bordes, à une poignée de minutes de la Villa Ephrussi de Rothschild, cette villa, connue aussi sous les noms de Villa Cansoun de la Mar et Villa Gal, avait été précédemment filmée dans L’Homme et l’enfant (1956) de Raoul André. Merci à Didier Gayraud pour l’avoir identifiée.

… entre un père (Dirk Bogarde), à l’agonie, et sa fille (Jane Birkin), avec laquelle il renoue enfin, au port de Sanary-sur-mer, à la table d’un café, quai Marie Esmenard, dans Daddy Nostalgie (1990) de Bertrand Tavernier. Anxieux à l’idée de jouer dans le film, qui sera son dernier, Dirk Bogarde le sera d’autant plus lorsqu’il s’agira de tourner brièvement à Cannes, à quelques kilomètres de Châteauneuf-Grasse, où il habita longtemps avec son compagnon, décédé depuis peu.